Les cryptomonnaies sont sorties au grand jour en 2017, grâce au Bitcoin qui a dépassé les 13 000 $ par unité cette année, et des levées de fonds numériques d’une valeur de plus de 3,2 milliards d’euros. On a pu voir certaines évaluations vraiment avantageuses, comme les gains d’Ethereum multipliés par 50 depuis le 1er janvier, et d’innombrables nouveaux projets se lancent partout. Dans cette frénésie de financements, nous avons sûrement planté les graines de quelques futures catastrophes dans ce domaine.

Une chose est sûre : cette technologie s’est répandue, et elle est utilisée et en open-source partout dans le monde. La boîte (de Pandore ?) est ouverte, et il n’est plus question de la refermer.

Les experts, au vu de l’appréciation généreuse des actifs, n’ont pas mis longtemps à comparer ce phénomène à la bulle d’internet. Quand bien même ce serait vrai, toute la question serait de savoir si l’on est en 1994 ou fin 1999… Sans plus tarder, projetons-nous donc en 2022, et voyons à quoi le monde pourrait ressembler…

  1. Le cours du Bitcoin va dépasser les 100 000 $ (84 500 €) par unité

Quand le Bitcoin a dépassé les 10 000 $ par unité, beaucoup ont débouché le champagne, célébré des captures d’écran de cet événement, et pris des billets pour Vegas.

À moins d’une panne de système généralisée, le Bitcoin est aujourd’hui l’actif de cryptomonnaie le plus sûr qui soit, et il n’est qu’au début de sa courbe exponentielle. Beaucoup le comparent à la bulle des tulipes, au XVIIe siècle, et notre société n’a jamais connu de ressource aussi artificiellement rare et aussi mondialisée auparavant (Note : ceci ne constitue pas un conseil d’investissement).

Malgré les cours de l’année écoulée, l’usage dépasse la valeur du Bitcoin. Le volume des transactions quotidiennes du Bitcoin est aujourd’hui cent fois supérieur à ce qu’il était en début d’année, quand sa valeur évoluait autour de 844 € par unité. Alors que la plupart des grandes institutions restent pour l’instant sur le banc de touche, cette croissance de volume transactionnel n’attend que des technologies de contrôle plus avancées.

Certains, parmi les pontes de la finance, pensent déjà que le cours du Bitcoin atteindra les 40 000 $ (34 000 €) dès 2018.

  1. Des marchés de produits de base dans le numérique

L’un des plus grands domaines susceptibles d’être bouleversés sous peu est le domaine des services qu’on rend et vérifie de manière électronique : traitement de données, largeur de bande, etc. Les progrès en technologie de blockchain rendront plus facile la production et l’apport d’un grand nombre de matériaux en ligne. Pourquoi toutes les entreprises d’hébergement devraient-elles se faire concurrence pour acquérir et retenir des utilisateurs, créer des comptes clients, etc. alors que vous pourriez simplement brancher votre équipement à un service standardisé avec services de paiement inclus ?

Nous pensons que des produits de base numériques seront échangés « prêt à l’emploi ». Peut-être même verra-t-on des mineurs à engager, qui proposeront leur puissance de calcul pour obtenir un token en particulier avec une commission, en amont et en aval à la fois de la transaction et des récompenses de blocs que le protocole initial propose.

On n’est toujours pas sûr de quels protocoles, existants ou à naître, gagneront. Les survivants vont évidemment amener les spéculateurs (à la fois financier et fournisseurs de noeuds) nécessaires à la mise en place d’un marché. L’autre question est aussi de savoir à quel point ces marché vont grignoter sur les services en ligne d’Amazon ou le Cloud de Google (ou si beaucoup d’opérateurs spéculatifs s’arrangeront pour passer outre ces plateformes).

  1. Des échanges entièrement décentralisés

Nombreux sont ceux qui font remarquer les défis que pose la construction d’un marché décentralisé et liquide. Les échanges centralisés d’aujourd’hui (qui produisent énormément de bénéfices) ont hâte de voir comment ils vont évoluer. Les forces du marché vont mener toutes les commandes décentralisées à être partagées et interconnectées ; et une fois que tout le marché sera entièrement connecté, les échanges deviendront entièrement… échangeables.

La régulation sera aussi l’un des moteurs de la décentralisation : à mesure que certaines monnaies, ou certains échanges de monnaies, seront davantage régulés, les gens se tourneront ou bien vers les institutions officielles (pour les investisseurs institutionnels) ou bien vers la clandestinité.

Par exemple, même si un token de récompense est considéré comme une récompense illégale, il existera tout de même un marché d’acheteurs et de spéculateurs, comme dans le Loup de Wall Street et ses fraudes sur les parts de petites entreprises, très en vogue il y a une dizaine d’années. Les maisons de courtage bloquent les échanges de parts suspectées d’être manipulées dans leur interface utilisateur, mais des acheteurs appellent malgré tout leurs courtiers pour passer outre ce blocage manuellement et profiter de la bulle.

Il y a encore beaucoup d’infrastructures sous-jacentes à construire (pour permettre de décentraliser les échanges, découvrir et partager les volumes de commandes, partager les économies), mais aussi d’infrastructures d’échanges pour les consommateurs et les professionnels, pour rendre tout cela plus facile d’emploi et d’accès.

En 2022, beaucoup d’échanges ne se feront peut-être pas sur blockchain. Les équipes de R&D réfléchissent déjà beaucoup à l’ajout de couches abstraites additionnelles en dehors de la blockchain (comme les projets Lightning Network ou Rootstock). Ces types de projets, encore très jeunes, indiquent la naissance d’un tout nouveau monde, où les actifs pourront être échangés instantanément sans aucune trace publique de leurs mouvements. Le premier échange entre blockchain, entre Litecoin et Bitcoin, a eu lieu il y a quelques semaines. C’est là un sujet à surveiller de très près.

  1. De nouvelles organisations : les profits, c’est bien, mais pas obligatoire  

L’augmentation de la liquidité, à la fois pour les employés et pour l’approvisionnement en capital risque, va décider de plus en plus d’entrepreneurs audacieux à ne pas enregistrer leur entreprise dans un domaine local, ou va faire que la création de valeur se passe en dehors du modèle industriel habituel.

Les termes standards que recherchent habituellement les investisseurs, et l’importance des options dans la compensation des employés, pourraient ne plus être la manière la plus répandue d’organiser son entreprise. La Delaware C. Corporation elle-même pourrait tomber en disgrâce pour laisser la place à des modèles innovants qui profitent de la technologie de blockchain.

De plus, de plus en plus d’organisations à but non lucratif seront créées. L’activité économique pourrait être déplacée autour de ces organisation, semblables à des groupes d’intérêt public ou mutuels, avec de activités à but lucratif prenant place aux marges.

On peut enfin prendre en exemple l’originalité des échanges financiers interpersonnels : un « siège » (token) valait adhésion avec égalité de droits et de profits. Les bénéfices doivent alors provenir de l’activité commerciale personnelle d’un membre, et non pas de la propriété de la « maison ».

  1. Capitaux propres en cryptomonnaie : des tokens de capitaux propres enregistrés

Comme de plus en plus de projets vont se construire autour de cette nouvelle économie, on verra de plus en plus d’entreprises lier leurs capitaux propres ou leur valeur à des structures légales de capitaux sous forme de tokens.

Facilité d’échange, liquidité, et possibilité de garder des traces de tous les échanges… Ce ne sont là pas que des avantages pour l’économie de la cryptomonnaie. Il faudra davantage de régulation, et des investisseurs en capitaux privés et d’autres valeurs fixes vont émerger en cherchant à obtenir des liquidités sans avoir à s’inscrire au NYSE ou au Nasdaq.

  1. L’expérience des consommateurs ne sera pas le premier champ de bataille

Les changements dans le paysage des consommateurs seront bien plus généraux qu’une simple imitation et mise-à-jour des plateformes de l’ère du Web 2.0 et du mobile. En réfléchissant sérieusement au domaine des cryptomonnaies, beaucoup penseront qu’un système décentralisé sera une menace pour les acteurs du système actuel. « Une mise en relation décentralisée entre chauffeur et passagers pourrait ridiculiser Uber ! », entend-on parfois. Les critiques, souvent rendus arrogants par leurs connaissances des technologies de blockchain actuelles, assènent : « Le débit des transactions ne pourra jamais être assez élevé pour le nombre de courses à prendre en compte ».

C’est là que l’on verra le plus de changements. Uber est un marché « construit », c’est-à-dire que Uber, l’organisation lucrative du Delaware, travaille dur en coulisses pour prédire et imbriquer l’offre et la demande. C’est par exemple beaucoup plus difficile pour un protocole entièrement décentralisé de recruter des chauffeurs en plus grande quantité pour s’adapter à la demande lors du Salesforce de San Francisco Dreamforce (qui est un pic dans la demande de VTC à San Francisco).

Si la cryptomonnaie a des conséquences importantes sur l’expérience des consommateurs, les applications les plus intéressantes seront probablement de nouveaux modèles tout simplement impossibles à réaliser auparavant, et pas une simple suppression des intermédiaires. Les premiers impacts en profondeur seront probablement cachés à la vue de la plupart des consommateurs : des entreprises qui externalisent leurs infrastructures, remplacent en grande partie leurs systèmes financiers, et finalement externalisent la force de travail.

Tout comme le Mechanical Turk d’Amazon a quasiment fait des micro-tâches un produit, on peut s’attendre à ce que les systèmes de cryptomonnaie pour le paiement et la validation de tâches prennent de la valeur sur le marché du travail. Pourquoi s’inquiéter des taux de change avec l’étranger ou des impôts locaux quand tout fonctionne avec des token arbitraires choisis par les deux parties ?

  1. Les États auront du mal à collecter des impôts

Aujourd’hui, les États restent sur le bord du terrain : ils apprennent, observent, et attendent. Mais ils ne réalisent pas encore à quel point les écosystèmes de cryptomonnaie peuvent menacer le cœur de leur système de gouvernance.

Il ne s’agit pas là de la régulation de levées de fonds frauduleuses. On parle ici de la capacité des petits pays à collecter leurs impôts et taxes chez leurs citoyens, et à maintenir leurs opérations et services au niveau qu’ils ont actuellement.

Il ne s’agit pas non plus de l’emploi des cryptomonnaies pour laver de l’argent sale ou pratiquer de l’évasion fiscale.

Quand chacun aura à sa disposition un système entièrement international d’actifs insaisissables, la question n’est plus de savoir si l’on paie des impôts, mais où on les paie. Pourquoi rapatrier des valeurs dans un pays qui les surtaxe par rapport à ce qu’elles nous rapportent ?

Il n’a jamais été aussi facile de diriger un immense empire multinational et lucratif depuis le confort de sa maison, et de ne convertir qu’une fraction de sa fortune personnelle en monnaie locale (en gardant peut-être les plus grosses dépenses pour des juridictions à la fiscalité clémente).

À l’instar d’Apple, qui abrite des milliards de dollars en Irlande, comme paiement pour des produits vendus dans toute l’Europe, on peut s’attendre à de nouvelles innovations des entreprises pour garder leurs bénéfices loin des collecteurs d’impôts.

  1. Des cryptomonnaies seront émises par les gouvernements

Alors que de plus en plus d’argent sera transformé en actifs de cryptomonnaies (« l’or numérique »), certains pays verront leurs propres monnaies devenir moins viables ou perdre de la valeur pour d’autres pays à la recherche de réserves sûres. Cette semaine, la Fed a publiquement annoncé que l’émission de cryptomonnaies était une piste envisagée.

Les nations les plus sages (souvent petites) lanceront leurs propres cryptomonnaies : des monnaies numériques avec un registre d’émission et de suivi contrôlé par le gouvernement (et une parité supposée avec la monnaie locale du pays).

Même si cela n’a pas plusieurs des avantages des monnaies numériques, et pourrait n’être qu’un état intermédiaire, ça créera une demande à court-terme pour cette monnaie nationale, facile à conserver et à déplacer, et protégée par un État.

  1. L’émergence d’une courbe de rendement liée au Bitcoin

Beaucoup de pays émettent de la dette en dollars, pour obtenir un meilleur taux d’intérêt que si elle était émise dans leur monnaie nationale, et pour ouvrir leur dette à un plus grand éventail d’investisseurs. Les cours et la volatilité des cryptomonnaies seront difficiles à prendre en compte, mais on peut s’attendre à voir émerger une courbe de rendement des cryptomonnaies lorsque les États essaieront d’obtenir de bons taux et d’atteindre une communauté d’investisseurs internationale.

Cette route ne sera pas sans embûches. L’Histoire regorge de crises provoquées par un affaiblissement plus grand que prévu de la monnaie nationale des prêteurs. Ce sera peut-être à nouveau le cas, mais les conséquences seront bien plus internationales (et rapides) que jamais auparavant.

  1. Les pays amassent des armes de cryptomonnaie

Quand les cryptomonnaies deviendront des infrastructures essentielles, remplaçant en grande partie les systèmes bancaires actuels, les États chercheront à reprendre la main.

Les armes de cryptomonnaie peuvent prendre plusieurs formes : des attaques de minage pour réduire la rapidité des transactions et provoquer le chaos ; des tentatives d’attaques et de discrédit de monnaies individuelles ; des back doors pour contrôler les infrastructures de minage à l’insu des propriétaires ; le lancement secret d’une cryptomonnaie propre avec des back doors intégrées ; ou tout simplement une capacité de traitement capable de forcer les fournisseurs de monnaie existants avant que les équipes de maintenance ne puissent réagir.

Ce qui est clair, aujourd’hui, est que cet espace numérique devient un nouveau champ de bataille, et que les combats feront rage pour le contrôle et l’accès des technologies de valeurs distribuées.