Le week-end dernier, le 35e festival du film romantique de Cabourg a pu dérouler ses tapis rouges le long de la plage. Un moment  de partages avec le public très attendu malgré les restrictions sanitaires. Un challenge relevé avec succès par Suzel Pietri, la directrice générale du festival. Rencontre à l’ombre de la Promenade Marcel Proust devant le Grand Hôtel.

 

Un festival dans des conditions extraordinaires nécessite des événements extraordinaires… comme cette année le casting non ordinaire qui a foulé le tapis rouge : aux côtés des personnalités du cinéma comme Emmanuel Mouret (meilleur réalisateur et meilleur film), Émilie Dequenne (meilleure actrice), Nicolas Maury, Benjamin Lavernhe (meilleur acteur), Brigitte Fossey et Marisa Berenson ( Swann d’honneur), l’actrice Laetitia Dosch tenait en longe un cheval percheron suivi d’un âne, de poules et de lapins qui étaient en pleine promotion des animaux normands ! C’est le charme de ce rendez-vous tout à la fois glamour et familial qui offre depuis 35 ans une parenthèse enchantée aux plus grands réalisateurs, au bord de la plage normande juste après la folie cannoise. Avec des prix – dès le vendredi – qui consacrent les “premières fois” à l’écran, le festival peut s’enorgueillir d’avoir découvert de nombreux talents du cinéma, toujours avant les autres…  

 

Désirée de Lamarzelle : Comment avez-vous réussi l’exploit d’organiser ce festival avec les restrictions en vigueur ?

Suzel Pietri : On l’avait déjà maintenu l’année dernière et cela a été compliqué mais nous n’avions pas de couvre-feu, ce qui nous avait permis de garder le rythme des 5 séances par jour. Cette année, le couvre-feu a exclu toutes les séances du soir, ce qui a passablement compliqué l’organisation : nous avons fait une programmation au chausse-pied pour caser tous nos films sur 4 séances. Malgré tout, nous avons dû refuser 80 % de films, ce qui est toujours un crève-cœur même si nous avons sélectionné tout ce qu’on a pu.

Il faut une dose de détermination pour organiser en amont et en plein confinement un événement de cette envergure !

Je me suis interdite de me poser la question. J’ai décidé de faire comme l’année passée, c’est-à-dire de faire comme si cela allait passer tout en acceptant d’annuler au dernier moment ! Comme a dit Macron, « c’est une drôle de guerre » que nous avons menée ! Quand l’annonce du déconfinement du 9 juin est passée, on m’a félicité, alors que cela reste un pur hasard du calendrier gouvernemental ; je tiens à préciser que je suis très éloignée des pouvoirs politiques (rires).

C’était une année anniversaire en plus ?

Oui, c’était notre 35ème édition ! Une édition particulièrement émouvante qui nous a permis de revoir des actrices qui étaient là la première année comme Brigitte Fossey et Marisa Berenson qui ont accepté notre invitation et ont reçu un Swann d’honneur. On a pu remettre toutes nos récompenses dans une ambiance très solidaire.  

Comment définir le festival de Cabourg ?

Nous sommes un festival du film romantique où la dimension humaine est essentielle, et où les œuvres qui sont présentées doivent être accueillies par un jury généreux, ouvert et enthousiaste. La composition d’un jury faite de personnes confirmées (cette année Régis Wargnier), de jeunes acteurs et actrices, mais aussi d’artistes (écrivain, musicien…) et de scénaristes. La transversalité artistique est très importante pour conserver une forme d’ouverture. Je me nourris des rencontres humaines et artistiques tout au long de l’année aux quatre coins du monde et parfois juste à côté de chez moi (rires).

C’est un festival qui récompense également le scénario ?

Cabourg est un des temples de l’écriture mondiale grâce à Marcel Proust. Le scénario également un pilier du festival. Quand « Amélie Poulain » est sorti en avril, il n’a malheureusement pas été sélectionné au festival de Cannes, mais à Cabourg, nous l’avons récompensé d’un « Swann d’or ». Outre l’immense talent d’Audrey Tautou et de Jean-Pierre Jeunet, il y avait l’écriture très singulière du scénariste Guillaume Laurent qui a été récompensé pour la première fois au festival, avant les césars et oscars où il a été ensuite nominé. Il a été très attaché à Cabourg, si bien qu’il est aujourd’hui le président de notre association. Avec lui nous veillons chaque année à ce que dans le jury il y ait de la place pour les scénaristes, ce qui n’est pas toujours le cas dans les autres festivals.

Quel est l’autre pilier du festival ?

L’autre pilier consiste à faire de la place aux jeunes. A ce titre, je suis très fière de revendiquer que c’est ici que François Ozon, Emmanuelle Bercot, Catherine Corsini, Xavier Dolan et d’autres ont eu leur première place au festival. Mais aussi les jeunes acteurs ; là encore la liste est longue de ceux qui ont été récompensés pour la première fois à Cabourg :  Audrey Tautou, Guillaume Canet Marion Cotillard, Pierre Niney. Cabourg est un peu le berceau de ces comédiens et ils ne nous oublient pas, comme Marion Cotillard qui est revenue 15 ans plus tard présider le jury. Ils sont restés fidèles à Cabourg.

Cabourg est un festival qui fait historiquement la part belle aux femmes dans l’industrie du cinéma…

En dehors de Nina Companeez, qui a d’ailleurs été la première présidente du jury du festival, les réalisatrices étaient rares dans les années 90. Aujourd’hui à l’affiche du festival, il y a quasiment un film sur trois réalisé par une femme, c’est un vrai progrès. Nous avons toujours eu à cœur de mettre la lumière sur les femmes pour compenser leur absence, en proposant la présidence du jury à ces dernières (Sandrine Bonnaire, Catherine Corsini, Emmanuelle Béart, Juliette Binoche…), si bien que nous pouvons revendiquer la parité ! Il faut préciser que de la part d’un festival fondé et dirigé par une femme, dont la directrice artistique est une femme et dont la responsable du protocole également, c’était aussi cohérent que naturel.

Cette année l’affiche du festival a été réalisée par un grand peintre contemporain, David Hockney.

On a la chance de l’avoir comme voisin puisqu’il habite près de Cabourg. C’est à l’occasion d’une rencontre fortuite que nous avons fait connaissance et qu’il nous a fait cet incroyable honneur. C’est un immense artiste, un peintre heureux, et qui ne craint pas de le dire, et qui a inspiré beaucoup de réalisateurs comme Jacques Demy, Eric Rohmer et plus récemment Sofia Coppola. L’affiche vient comme un trait d’union avec le cinéma.

 

Cabourg
Affiche Cabourg 2021 David Hockney

 

Qu’est-ce qu’on peut souhaiter pour le cinéma ?

Les deux mois qui vont venir vont être essentiels. Il faut évidemment retourner en salle pour soutenir l’industrie. Les festivals vont déjà donner une énorme bouffée d’oxygène. Je suis très admirative du festival de Cannes qui se tient en juillet, car en termes d’organisation, c’est remarquable de fournir cet effort ! Quand on gère ici un public de 8000 personnes, eux, c’est en une seule séance. Sans oublier peut-être un trop plein d’enthousiasme du public à cette saison de vacances. Voilà, on fait tous dans cet effort de reconstruction des choses qu’on ne pensait pas faire avant la crise.

 

Le palmarès du festival du Film de Cabourg

Le Grand Prix du Jury a été décerné à The Whaler Boy, de Philipp Yuryev. Les Swann d’or, qui récompensent les meilleurs acteurs, ont été attribués à Benjamin Lavernhe, pour son rôle dans Le discours, et Émilie Dequenne, pour Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait.

Vendredi, les Premier Rendez-vous qui consacrent les jeunes talents ont reconnu Fathia Youssouf (Mignonnes, de Maïmouna Doucouré) et Guang Huo (La nuit venue, de Frédéric Farrucci) comme des comédiens à suivre.

Dans la catégorie courts-métrages, le film On n’est pas des animaux, de Noé Debré, est récompensé deux fois (meilleur film et meilleur acteur, pour Vincent Macaigne).

 

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