Cette chercheuse et son équipe ont mis au point un test sanguin de dépistage du cancer. Aujourd’hui, ils souhaitent étendre son accès au plus grand nombre. Interview de la chercheuse Patrizia Paterlini-Bréchot.

On a coutume de dire que le malheur ne frappe pas deux fois au même endroit. Une devise qu’a fait sienne Patrizia Paterlini-Bréchot qui a développé très jeune une obsession : guérir à tout prix ses camarades. Une forme de rébellion anime cette femme professeur de biologie cellulaire et d’oncologie a la chevelure blonde éclatante qui recherche depuis plus de 20 ans dans son laboratoire, une solution pour éradiquer le cancer. Victoire ! Son test sanguin Iset pourrait tout simplement changer nos vies avec une technique rapide, non invasive et très sensible capable de détecter une seule cellule cancéreuse bien avant que la tumeur n’atteigne une taille visible. Pionnière de la détection précoce du cancer, Patrizia se lance désormais dans la plus difficile des conquêtes : aller vite. Pour obtenir des financements et rendre accessible ce test qui va changer le « paradigme de la maladie », notre chercheuse a créé sa société Rarecells Diagnostics » sous forme d’un partenariat public-privé. Finaliste du prix de l’Inventeur européen 2019, Patrizia Paterlini-Bréchot est actuellement en levée de fonds. Rencontre avec cette combattante à l’énergie contagieuse.


Désirée de Lamarzelle : ISETbyRarecells est une méthode qui détecte par la prise de sang les premiers signaux du cancer ?

Patrizia Paterlini-Bréchot : Oui, le test Iset permet de détecter les cellules tumorales qui sont dans le sang quand il y a un cancer dans l‘organisme. Ces cellules sont extrêmement rares et par conséquent difficiles à détecter. Notre procédé arrive à les trouver dans 10 millilitres de sang et ce, même s’il y en a une seule, c’est à dire dans 100 millions de globules blancs et 50 milliards de globules rouges. Cela relève de l’exploit et nous sommes les seuls à y parvenir.

Qu’est-ce qu’une cellule tumorale, un cancer ?

La cellule tumorale est une partie du cancer, c’est la plus petite partie vivante du cancer. Elle peut produire des métastases, qui sont les colonies à distance du cancer.

Comment avez-vous trouvé ce procédé ?

C’est d’abord une histoire de plusieurs années de recherches basées sur une conviction et une inflexible détermination. Nous savions que les cellules tumorales existaient dans le sang car elles avaient été vues pour la première fois en 1869 par un médecin australien qui avait soigné un patient avec de nombreuses métastases. Un cas exceptionnel car elles sont très rares. Les chercheurs n’ont plus été capables de les isoler systématiquement et de les voir par l’examen du sang, jusqu’à la mise au point de notre technique. Iset peut détecter les rarissimes cellules tumorales et ce, parfois même avant que l’imagerie arrive à montrer le cancer. C’est une barrière de la médecine qui a été franchie : elle n’avait jamais été capable de détecter un cancer avant l’imagerie. C’est la possibilité d’une détection précoce du cancer.

Combien de temps évalue-t-on entre les cellules tumorales et l’apparition des métastases ?

Si nous avons ouvert une fenêtre sur un monde nouveau dans la médecine moderne, il reste à savoir -études à l’appui- quelle est l’avance que nous avons sur la détection du cancer et des métastases, une fois les cellules tumorales découvertes. Les premières études sont très concluantes. Notamment celle du professeur Hoffman (2014) qui tendent à prouver que les cellules sont là, des années avant que la masse tumorale devienne détectable par imagerie. C’est une application en cours d’étude.

Cette avancée devrait changer à quel point notre regard sur le cancer ?

Imaginez demain, quand les gens auront la possibilité de faire très facilement le test, à quel point la détection précoce va changer le paradigme de la maladie. On arrive même à détecter des cellules pré-tumorales, c’est à dire avant qu’elles soient cancéreuses. Ce gain de temps est essentiel car on sait déjà que les thérapies pour le cancer ne sont pas efficaces quand il y a déjà trop de cellules tumorales dans l’organisme. Et le fait d’augmenter la dose du traitement éradique également les cellules saines. La thérapie est gagnante quand elle est très en amont : elle permet une surveillance accrue pour opérer et un traitement curatif avec des doses faibles.

Quels sont vos prochains objectifs ?
Aujourd’hui la seule question qui subsiste est de savoir avec quel financement continuer nos recherches pour rendre accessible ce test. Il est cher et pourtant vendu au patient à perte. Nous avons besoin d’activer la chaine de validation, de règlementation, de remboursement, et d’augmentation des tests réalisés pour obtenir une baisse drastique du prix.  C’est un domaine où on souhaite aller vite car il s’agit de sauver des vies.

Comment trouver le financement de vos recherches ?

Les brevets ISET que j’ai inventé appartiennent aux Institutions Publiques françaises, car je suis Professeure à Paris Descartes et donc employée par le public. Néanmoins la gestion d’un brevet coûte très cher (entre 200 et 300 000 euros par an). La loi française autorise les chercheur(e)s à créer une société qui aura la licence exclusive des brevets qu’ils ont inventés et paiera tous les frais de gestion, les recherches et les redevances aux Institutions Publiques. Pour aller plus vite et plus loin dans nos recherches notre société est en levée de fonds : on ne veut pas perdre de temps pour rendre accessible cette innovation.

Ou allez-vous chercher les investisseurs ?

On a monté une action en Europe et aux Etats-Unis. Dans notre équipe, en plus d’être des médecins et scientifiques, nous sommes des biologistes moléculaires avec la volonté de mettre au point des tests spécifiques par type de cancer, comme par exemple celui de la prostate. C’est notre objectif.

Comment les médecins reconnaissent-ils la valeur de votre test pour leur protocole ?

Il y a un gros travail à faire pour informer les médecins et développer des tests spécifiques par type de cancer. Nous devons faire rentrer le test ISET dans les protocoles de suivi des sujets à risque. Notre équipe est très déterminée ! Nous voulons avancer à tout prix car nous connaissons la valeur de nos recherches pour les gens et les patients, même si nous n’avons pas encore la puissance des grandes entreprises.

La détection précoce n’ouvre-t-elle la porte aux assurances qui pourraient imposer votre test aux emprunteurs ?

En fait le concept même du cancer va changer. A titre de comparaison, nous n’avons plus peur du cancer du col de l’utérus que l’on peut déjà pré-détecter par le frottis, avec 9 patientes sur 10 qui sont guéries. Si on imagine ce test pour la majorité des cancers le rapport avec les assurances s’inversera, puisque ces cancers détectés précocement seront éliminés.

La détection précoce permettra également de mettre en place de nouveaux protocoles ?

Oui, notamment avec des protocoles qui renforcent notre système immunitaire et qui ont déjà prouvé leur efficacité quant à faire totalement disparaitre des cellules pré-cancéreuses. Avec une surveillance accrue des gens qui ont des cellules pré-cancéreuses et le renforcement de leur système immunitaire transitoirement affaibli par causes diverses (style de vie, stress, inflammation etc..), on prendra de vitesse la maladie. L’enjeu c’est encore la vitesse avec laquelle on avance.

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