Qu’elles soient vigneronnes, propriétaires de domaine, maîtres de chais, bloggeuses, œnologues ou encore sommelières, de plus en plus de femmes entrepreneures investissent l’industrie du vin, évoluant dans ce monde traditionnellement masculin. La tendance est observée dans les pays historiquement producteurs de vin et dans ceux du nouveau monde. Différentes études ont été menées en France et dans la région du Cap en  Afrique du Sud par Juliane Santoni, docteure en Sciences de Gestion et fondatrice d’un programme d’accompagnement à destination des femmes entrepreneures et Coralie Haller, enseignant-chercheur et responsable de la Chaire « Vin et Tourisme » à l’EM Strasbourg Business School. Elles révèlent des spécificités quant aux compétences des femmes entrepreneurs dans le vin, à la manière dont elles saisissent les opportunités de leur environnement, et ont la persévérance de mener leur projet. 

Identité et compétences au service de leur passion 

Les femmes entrepreneures dans le monde du vin construisent leurs projets en s’appuyant sur leur identité propre, leur personnalité, les compétences acquises lors de leurs études ou de leurs responsabilités professionnelles antérieures. Ces femmes se basent sur leurs acquis, utilisent une combinaison de leurs moyens et s’ouvrent ainsi au champ des possibles. Comme Christina Augarde qui acquiert avec son mari le Château Peyrelongue à Saint Emilion, en s’appuyant sur son expérience d’ingénieur agronome et œnologue, et de son Master en Entrepreneuriat ; ou encore Céline Metz, vigneronne du domaine Hubert Metz en Alsace qui a travaillé en France et en Australie avant de rejoindre le domaine viticole familial. Toutes les femmes rencontrées illustrent bien cette richesse et cette hétérogénéité des profils. 

La norme sociale est également un facteur d’influence sur le processus entrepreneurial : malgré une évolution encourageante, l’entrepreneuriat des femmes reste fortement encastré socialement et familialement. Dans les deux pays étudiés, France et Afrique du Sud, de plus en plus de femmes investissent le monde du vin, mais encore peu se trouvent à la tête d’entreprises leaders.

La force de la collaboration : « Entrepreneur est un métier collectif »

Les vigneron.ne.s créent de nombreuses collaborations avec différentes parties prenantes, elles/ils échangent notamment autour de leurs pratiques métier. Plus spécifiquement, les femmes entrepreneures dans le monde du vin s’appuient sur des communautés de femmes dans le vin, comme les DiVINes d’Alsace qui, selon Céline Metz leur permettent de gagner en agilité et en réactivité. Ces réseaux professionnels, de partages et d’entraide les poussent à avancer, à avoir des idées qu’elles n’auraient pas eues autrement. Cette collaboration entrepreneuriale dépasse fréquemment le cadre professionnel et tend vers la construction d’un lien durable et valorisant pour tous, comme le souligne Christina Augarde.

Ces coopérations se construisent également au travers d’une proximité de valeurs ou géographique. En Afrique du Sud, Irène de Fleuriot Waller, propriétaire de La Bri Estate à Franshhoek emploie une équipe de femmes dans sa boutique, et Samantha O’Keefe, propriétaire de Lismore Estate à Greyton tient à embaucher une équipe de femmes à des moments particuliers des vendanges. Elles s’attachent ainsi à promouvoir le développement et l’intégration économique d’autres femmes. 

L’incertitude comme moteur d’adaptation 

L’incertitude est inhérente au métier du vin, elle est présente chaque jour au travers notamment des aléas climatiques. Elle ne doit pas être un obstacle en soi, mais un moteur d’adaptation, indique Christina Augarde. Avec la situation sanitaire actuelle, Céline Metz a dû transformer ses moyens de commercialisation et accélérer la digitalisation de son offre. Face à cette incertitude du marché, les femmes entrepreneurs identifient ce qu’elles sont prêtes à perdre pour faire face au risque, ce facteur va leur permettre de réduire l’incertitude mais également de challenger leur créativité.

En Afrique du Sud, l’incertitude peut également constituer un tremplin dans le développement du projet entrepreneurial. Les périodes d’incertitude sont inconfortables, mais comme le souligne  Ronell Wiid, oenologue des vins Bartinney, la créativité est un moyen de faire face à l’incertitude ; chaque œnologue doit faire avec ce qu’il/elle a et tirer le meilleur de ça. Nadia Barnard, œnologue du domaine Waterkloof à Somerset West, indique que la nature est parfois imprévisible, et qu’elle se concentre sur des aspects simples : être présente, et goûter le vin. Une belle manière de nous rappeler les fondamentaux : agir sur ce que l’on peut contrôler! C’est ce que nous dit également avec sagesse Carla Pauw, fondatrice de Saltare Wines : “you have only one chance in a year to make the wine – it takes time : control what you can”. 

Le futur ? Un équilibre entre passion professionnelle et vie personnelle

L’objectif est de concilier les temps de vie même si cet équilibre est différent pour chacune des femmes entrepreneures. Cette conciliation peut être parfois difficile dans ce métier si prenant et où le temps et l’espace personnel vs. professionnel s’entremêlent. C’est ce que nous partage Ntsiki Biyela, créatrice d’Aslina Wines, l’une des rares femmes de couleur de la profession en Afrique du Sud : il est nécessaire de prendre aussi du temps pour soi, même si ce n’est pas simple, et de ne pas se focaliser sur les “et si” qui ne font pas avancer. La quête de sens est également importante pour ces entrepreneures : transformer son environnement permet d’être actrice de son futur.

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