Cofondatrice de The Refiners, un programme basé à San Francisco pour permettre aux étrangers, et notamment aux Français, d’intégrer les codes et de s’intégrer dans la Silicon Valley, Géraldine Le Meur fait partie des pionnières d’Internet en France. Celle dont le prénom a pendant deux décennies été accolé à celui de Loïc Le Meur – son ex-mari et cofondateur avec elle de plusieurs entreprises – ne s’est jamais considérée comme une femme entrepreneure, mais comme entrepreneure avant tout. Elle revient pour Forbes France sur son parcours et sa vision de l’engouement grandissant pour l’écosystème et l’entrepreneuriat.

Comment sont nées vos passions pour Internet et l’entrepreneuriat ?

« En 1995, un truc se passait. J’étais étudiante à la Skema business school sur le campus de Sophia Antipolis à Nice, Loïc [Le Meur, alors étudiant à HEC], mon ex-mari, est venu en stage à Texas Instrument où l’on commençait à parler réseau. De mon côté, ma première expérience professionnelle chez McCann Erickson m’a donné envie de me lancer dans Internet et l’entrepreneuriat. Nous étions jeunes mariés et jeunes parents. À l’époque, nous avions tous nos pelles et nos pioches dans cette gigantesque mine. Tout était à faire, c’était fascinant ! En 1997, les agences créaient des sites, mais ne savaient pas où les héberger. Avec Loïc, nous avions déjà la tête tournée vers les Etats-Unis, alors un peu plus en avance. Nous avons ainsi créé RapideSite, dont j’étais CEO, une sorte de premier cloud français. Toutes les agences web se faisaient héberger chez nous. À la fin des années 1990 nous avons revendu B2L [à BBDO] que gérait Loïc et RapideSite à France Télécom. Début 2000, nous nous sommes lancés dans la création de ce qu’on appellerait aujourd’hui un start-up studio. C’était trop tôt. Une chose importante dans le business, c’est le timing. Nous avons donc créé la plate-forme Ublog, vendue par la suite à Six APart aux Etats-Unis.

C’est à ce moment-là que vous avez lancé LeWeb ?

« Nous avons pensé à une boîte à outils. Fin 2003, nous avions déjà un très bon réseau : LeWeb [LeWeb : vendu en 2012 et racheté par les Le Meur en 2015 auprès de Reed Midem.] est donc né avec des copains. Nous voulions surtout proposer une conférence sur trois jours pour créer des synergies. Et tout en anglais ! La première fois que nous avons fait la conférence au Sénat, on nous a demandé où étaient les traducteurs. Il n’y en avait pas, j’ai répondu qu’il faudrait faire sans. Aujourd’hui cela semble normal, mais à l’époque…

Il fallait absolument que les européens prennent confiance en eux, et que les américains se rendent compte qu’il existait aussi des choses en Europe. L’idée était de partager des pratiques et des expérience. C’est un état d’esprit qui commence à arriver en Europe, mais aux Etats-Unis, depuis très longtemps ils ont cet esprit du « give, give, give », et puis à moment ou à un autre, tu « get ». Aujourd’hui, les grands noms de l’écosystème qui viennent parler à des débutant [dans le programme The Refiners] ne sont pas rémunérés, mais c’est totalement normal pour eux, car ils savent qu’à un moment ou un autre, cette aide apportée leur reviendra. Et puis, il faut se rappeler d’où l’on vient : aucun d’entre nous n’est sorti de la cuisse de Jupiter.

Comment percevez-vous l’évolution de l’écosystème français ?

« L’écosystème évolue de manière très positive, mais il faut être humble et faire attention à ne pas tomber dans un « tous entrepreneurs ». On a mis du temps à s’intéresser à l’entrepreneuriat, et aujourd’hui ça explose ! Tout cela va devoir être canalisé. C’est le monde du travail qui est en train de changer. Nous avons la possibilité d’avoir plusieurs vies professionnelles dans une seule vie. Comment repensons-nous le travail ? Comment allons-nous travailler avec des personnes qui vont être multi-tâches, multi-projets ? En France, après le baccalauréat, l’étudiant se retrouve face à plusieurs portes, il en choisi une et une fois qu’il a franchi le seuil, il se retrouve dans un couloir, avec la lumière très loin au bout. Aux Etats-Unis, l’approche est très différente, et dès les études. Après l’équivalent du bac, les jeunes peuvent se chercher et se trouver pendant leurs quatre premières années d’études [le college].

J’adore cette idée qu’il y ait plein d’entrepreneurs, pas seulement dans la tech d’ailleurs. Mais il est vrai que le numérique est incontournable aujourd’hui. Le changement de société qui s’opère a été initié par les technologies qui rendent plus facile le fait de s’expatrier car les communications sont fluides. La jeune génération se sent citoyenne du monde. Les changements sont donc extrêmement profonds, sociétaux. On le voit, même en politique, toutes les têtes sont tombées !

Pourquoi cette crainte de « tomber dans le tous entrepreneurs » ?

« Il y a un engouement. Les personnes ont des difficultés à se trouver dans le monde du travail et croient voir une solution dans l’entrepreneuriat. Or, ce n’est pas une sinécure ! On parle souvent des réussites, mais derrière, il y a beaucoup de travail, de choix, voire même une forme de sacrifice. Donc ce n’est pas un chemin qui convient ou plait à tout le monde. J’ai travaillé comme une malade, avec des journées qui commençaient à 5 heures du matin pour se terminer à 22 heures. Après, il faut de la chance et un bon timing. L’idée ne sert à rien, c’est l’exécution qui compte. Je préfère savoir qu’un autre a eu la même idée ailleurs, mais que je vais la faire différemment, plutôt que de constater qu’il n’y a personne sur le créneau.

L’entrepreneuriat évolue-t-il pour les femmes ?

« Je ne me suis jamais positionnée différemment par rapport à un homme. Je n’ai jamais fait cette distinction. Mais l’approche est peut-être différente. On nous en demande plus, c’est peut-être plus compliqué, mais cela nous apprend à être plus organisées, polymorphes. Pour ma génération, filles de femmes de 68, il fallait être une bonne mère, une bonne épouse, et avoir un diplôme, une carrière. Les choses s’améliorent. La nouvelle génération, celle qui a moins de trente ans, on leur demande de se construire en tant que personne avant tout. Mais attention aux solutions qui émergent comme permettre aux femmes de congeler leurs ovules pour se focaliser sur leur carrière, il ne faudrait pas tomber dans un piège inverse. Là encore, il va falloir retomber sur un équilibre. Ce qui est très positif est que les jeunes femmes d’aujourd’hui ont des positions, elles sont plus armées, elles peuvent s’affirmer.

Que pensez-vous des groupes et réseaux de femmes entrepreneures ?

« Les femmes ont besoin de modèles pour se projeter. Mais je n’aime pas les choses faites uniquement pour les femmes, comme je n’aime pas les choses faites uniquement pour les hommes. On vit tous ensemble, les belles équipes sont mixtes. Il faut des femmes porte-drapeaux, mais nous avons surtout besoin d’inclure les hommes dans ces réflexions. C’est un travail de fonds dans lequel le législateur a un rôle à jouer. Je n’étais pas fan des lois paritaires, car cela me faisait penser à des quotas, mais s’il faut en passer par là pour changer les mentalités… »