Que nous a laissé à voir la crise du Covid-19 ? Survenue quelques semaines à peine après l’éviction pour le moins controversée d’Isabelle Kocher à la tête d’Engie, la crise du Covid-19 a vu les anciens réflexes refaire surface avec un très net mouvement de repli sur la représentativité des femmes dans les sphères de pouvoir et de décision, alors même qu’elles étaient surreprésentées sur le front (infirmières, aides-soignantes, hôtesses de caisse, enseignantes…) du combat contre une épidémie sans précédent qui aura probablement tout ébranlé, sauf peut-être le sexisme ordinaire.

« N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique, ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. » Simone de Beauvoir, 1949.


Dès le début de la crise, ils ont défilé devant nos yeux les décideurs et les conseillers du gouvernement, les experts dans les médias. Combien parmi eux comptaient-ils de femmes ? Peu ou prou, un peu comme toujours pourrait-on penser mais, dans les faits, cela fait bien longtemps que les femmes ont acquis les mêmes galons que leurs homologues du sexe opposé pour donner un avis éclairé, être consultées et prendre les décisions qui s’imposent, quel que soit le contexte. Seulement voilà, il suffit d’une crise et l’on balaye d’un revers de la main les bons sentiments largement relayés ces dernières années dans les médias et l’on ose des unes sur « le monde d’après » avec des hommes, seulement des hommes, pour penser l’avenir. La parole féminine en France aurait-elle quelque chose d’inaudible en ces temps incertains ?

C’est non seulement ce que laisse à penser la période actuelle mais pas seulement. Les stigmates sont plus profonds et bien plus pernicieux, en témoigne le non-renouvellement de mandat d’Isabelle Kocher, ex. directrice-générale d’Engie, en février dernier, qui symbolise véritablement ce Mythe de Sisyphe auquel sont confrontées les femmes dès qu’elles s’approchent un tant soit peu du sommet… de la gouvernance. Plusieurs constats découlent de cette éviction seulement après quatre ans de mandat.

  1. Les femmes n’ont pas droit à l’erreur

Seule femme directrice générale d’une société du CAC 40, Isabelle Kocher faisait à la fois figure d’exemple et d’exception. Elle n’aura pas fait exception bien longtemps. Que lui a -t-on reproché au juste ? D’avoir commis des erreurs. Certes, elle a sans doute commis des erreurs, mais qui n’en aurait pas commis après vingt ans de règne sans partage de son prédécesseur, Gérard Mestrallet, dont le bilan, loin s’en faut, ne fut pas que couronné de succès ? Et que dire de la stratégie audacieuse qu’elle a tenté d’impulser pour Engie à travers notamment des choix courageux de décarbonation et de valorisation de la branche services que les marchés financiers eux-mêmes ont fini par intégrer au cours de bourse ? Pas un mot là-dessus. Dans les faits, il y a un degré d’exigence et de perfection attendu pour les femmes dirigeantes bien au-delà de ce qui est admis chez les hommes.

D’ailleurs, quand on veut tuer son chien on l’accuse d’avoir la rage, plus encore lorsqu’il s’agit d’une femme qui occupe un poste en vue, et Isabelle Kocher en a fait la malheureuse expérience. Revenons sur quelques faits. Sur le plan financier, il lui a été reproché un cours de bourse en stagnation. La belle affaire. Pourquoi ce même reproche n’a pas été fait à Jean-Bernard Levy, président-directeur général d’EDF dont le cours de Bourse connaît la même trajectoire ? Il n’a jamais été inquiété sur le sujet dans l’exercice de son mandat. Autre point. Le conseil d’administration d’Engie était-il à ce point si oublieux de la situation financière désastreuse de l’entreprise à l’arrivée d’Isabelle Kocher pour ne pas trouver l’once d’une excuse à ses erreurs ? La réalité est que le couperet est toujours aiguisé pour les femmes et rarement de mise pour les hommes lorsqu’il s’agit de sphère de pouvoir et de décision.

  1. Les femmes continuent trop souvent d’être utilisées comme des alibis dans un jeu de gouvernance sans partage

Il lui a été reproché d’avoir remplacé quasiment tous les membres du comité de direction d’Engie. Avait-elle seulement d’autre choix ? Nommés par son prédécesseur, ces membres continuaient de servir loyalement leur ancien dirigeant, devenu président non exécutif d’Engie, plaçant de fait sous une intolérable tutelle la dirigeante nouvellement nommée. Les dés étaient pipés dès le départ et la raison en est simple. Isabelle Kocher n’a jamais été placée à la tête d’Engie que pour empêcher Jean-François Cirelli, ancien directeur-général de Gaz-de-France d’y accéder, permettant ainsi à Gérard Mestrallet de gagner quatre années de plus au pouvoir. Le pouvoir, ce précieux… En piétinant ainsi toutes les règles de bonne gouvernance – exemplarité d’une gouvernance duale et solidaire – Engie, qui se voulait exemplaire avec à sa tête la seule femme dirigeante du CAC 40 n’a, non seulement pas ouvert la voie, mais a fait tout l’inverse. Rappelons pour mémoire qu’une bonne gouvernance duale, c’est précisément ce dont a bénéficié Patrick Pouyanné lorsqu’il est devenu directeur-général de Total après le décès brutal de Christophe de Margerie, alors président-directeur général. En effet, à sa prise de poste il a bénéficié pendant un an du soutien de Thierry Desmarest, rappelé à la présidence du conseil d’administration pour accompagner le nouveau dirigeant dans son apprentissage avant qu’il devienne à son tour le président-directeur général de Total.

  1. Les femmes n’ont pas besoin de tutelle mais de soutien et de courage de la part d’hommes engagés

Dans l’exercice de son poste, Isabelle Kocher n’avait pas à être mise sous tutelle, elle avait simplement besoin du soutien de Gérard Mestrallet, puis de Jean-Pierre Clamadieu qui aurait pu, non seulement, encourager les membres du conseil d’administration d’Engie à renouveler son mandat, mais aussi, donner une vraie chance à leur binôme président/ directrice-générale au service du projet d’avenir d’Engie et de ses collaborateurs. La triste réalité c’est qu’importe ses actes, l’ex-directrice-générale d’Engie n’avait aucune chance de réussir dans sa mission sans le soutien du président du conseil d’administration. De façon générale, les femmes qui accèdent à des postes de direction générale, après un parcours de la combattante, n’ont pas besoin d’être mises sous tutelle mais il leur faut le soutien réel des hommes qui les entourent pour exercer en confiance. Et ce besoin est le propre de tout dirigeant ; donc en fin de compte, ce que les femmes sont en droit de revendiquer c’est de la justice et de l’équité de traitement, à tous les niveaux, y compris au plus haut niveau.

A l’heure où beaucoup s’interrogent sur ce que pourrait être le monde d’après la crise du Covid-19, il y a donc bien quelques pistes intéressantes qui se font jour concernant une meilleure représentativité des femmes dans les instances de gouvernance et, plus largement, dans les sphères de pouvoir et de décision. A l’instar de ces dirigeants et de ces initiatives qui tentent de faire bouger les lignes et de rompre avec ce mythe de Sisyphe qui semble condamner les femmes à des rôles de second plan dès qu’il s’agit de question de gouvernance. Nous pouvons notamment citer le cas de Sodexo, société cotée au CAC 40, où la mixité qui fait intégralement partie de l’ADN de l’entreprise se retrouve à tous les niveaux de l’organisation et dans l’ensemble de ses processus avec une rigueur exemplaire – gestion des promotions, organisation des instances de direction.

Un autre exemple notable est aussi celui du Groupe Open, une ETI engagée dans la transformation digitale mais aussi dans la mixité, en particulier dans le numérique. Un engagement porté au plus haut niveau par son co-président, Guy Mamou-Mani, fervent défenseur de la cause des femmes – il est d’ailleurs membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes – dont il revendique l’apport essentiel dans la qualité des prises de décision. Une conviction qui l’a d’ailleurs conduit avec d’autres entrepreneurs et personnalités du numérique, constitué autour du Club des Gentlemen, à initier en 2016 l’appel #JamaisSansElles, devenu depuis une association pour la promotion de la mixité. Un mouvement aujourd’hui soutenu par une centaine d’entrepreneurs humanistes, d’acteurs du numérique, des médias, de l’éducation, de la politique, habitués des débats et manifestations publiques, mais refusant désormais d’y participer si des femmes n’y sont pas également associées.

  1. Un autre monde pour les femmes est possible… encore faut-il lui permettre d’exister

Malgré ce que nous a donné à voir la crise du Covid-19, un autre monde pour les femmes est possible. De plus en plus de dirigeants incarnent aujourd’hui une autre façon de gouverner ; ils savent qu’une entreprise mixte, qu’un management mixte, qu’une gouvernance mixte sont autant d’atouts pour la performance des organisations. Ils savent que les preuves ne sont plus à apporter, que c’est l’évidence même. Ils savent aussi qu’il faut encourager les femmes et les accompagner en confiance dans ces rôles de décideurs qui leur sont encore trop souvent refusés à cause d’un sexisme ordinaire à la trop forte réminiscence. Ainsi et encore aujourd’hui, si la préparation d’un monde plus égalitaire, plus inclusif, avec une juste représentativité des femmes dans les sphères de pouvoir et de décision, passe nécessairement par le forceps des quotas – cf. la loi Copé-Zimmermann pour les conseils d’administration, cela ne peut pas être pleinement satisfaisant. Il est désormais nécessaire que le courage et l’engagement de ceux qui font figure de pionniers à l’égard des droits des femmes supplantent par leurs actions l’efficacité factuelle des quotas. A quand un nouveau rôle modèle masculin ?

Par Dominique Druon, Présidente Fondatrice d’aliath

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