Et si, la formule « le masculin l’emporte sur le féminin » enseignée dans les écoles induisait une certaine manière de percevoir la place des femmes et des hommes dans la société ? Depuis la rentrée scolaire, le débat ne cesse de se poursuivre entre les partisans de l’écriture inclusive et ses détracteurs, apogée de la polémique atteinte avec « le péril mortel » énoncé par l’Académie française. De leur côté, certains enseignants annoncent qu’ils n’enseigneront plus cette formule, mais l’accord de proximité, ou l’accord de choix. 

« Le masculin l’emporte sur le féminin. » Chaque écolier a entendu, au moins une fois durant sa scolarité, cette « règle » qui permet d’expliquer que, même s’il n’y a qu’un homme dans une assemblée de femmes, il faudra dire et écrire « ils » et accorder en fonction. Non, rétorquent 314 enseignants du primaire, du secondaire, du supérieur et de français langue étrangère, dans une tribune diffusée sur la version française de Slate. Ensemble, ils  ont pris la plume pour indiquer qu’ils avaient tout bonnement cessé (ou s’apprêtaient à le faire) d’enseigner la règle de grammaire « résumée par la formule » le masculin l’emporte sur le féminin. À la place, les enseignants déclarent enseigner « la règle de proximité, l’accord de majorité ou l’accord au choix »*. Ainsi, il sera possible d’écrire : « les lecteurs et les lectrices sont contentes. »


Étrange ? Pas tant que cela, la règle de proximité étant utilisée en Latin, mais aussi en français, comme le rappelle Slate. Et a déjà fait l’objet d’une pétition, en 2012, joliment intitulée « que les hommes et les femmes soient belles ».

« Péril mortel » ?

Pour justifier leur décision, les enseignant.e.s (voir plus bas pour l’écriture inclusive) présentent plusieurs raisons : il s’agit selon les auteurs d’une règle « récente », car mise au point au XVIIIe et « pas nécessaire » ; surtout, « la répétition de cette formule aux enfants […] induit des représentations mentales qui conduisent femmes et hommes à accepter la domination d’un sexe sur l’autre ». En effet, comme le souligne l’écrivaine Marie Darrieussecq, « la grammaire n’est pas abstraite, elle décrit le monde. Les mots sont performatifs : ils ne font pas que décrire, ils ordonnent. »

À l’origine du mouvement, Eliane Viennot, enseignante-chercheuse en littérature et autrice de Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Elle souhaite voir se répandre un usage « limité mais assumé » de l’écriture inclusive. Cette écriture qui permet, entre autres manières, d’écrire avec un point milieu « les candidat.e.s » ou de féminiser les termes en écrivant « l’autrice ». Et à l’origine de la polémique en 2017, un manuel scolaire qui proposait l’écriture inclusive. 

« Ca ajoute de la complexité », s’inquiète le ministre de l’Education, « négationnisme vertueux », s’emporte Raphaël Enthoven, c’est un « péril mortel », s’indigne l’Académie française le 26 octobre dernier. Bref, pour « les immortels », ne changeons rien.

Et pourtant, la société évolue, la langue aussi avec chaque année l’entrée de nouveaux mots dans le dictionnaire (récemment l’expression très anglophone fake news). Déjà, une forme d’écriture inclusive vient fissurer les convictions des Immortels avec l’utilisation de mots épicènes (qui n’est pas marqué par le genre et peut donc être au féminin ou au masculin), mais aussi de termes englobants (les droits humains plutôt que les droits de l’Homme), ou encore de ce fameux point milieu, cher.e.s lecteurs/trices. 

 

*L’accord de majorité est le fait d’accorder les mots avec celui qui exprime le plus grand nombre : un couteau et des fourchettes sont déposées sur la table.

*L’accord au choix, comme son nom l’indique, laisse la possibilité à la personne qui rédige de choisir la manière d’accorder.