En cette période où les prix littéraires (Renaudot, Fémina, Goncourt,… ) sont décernés à une poignée d’élus dans le cercle feutré germanopratin, la question de la représentativité de la création littéraire se pose toujours. Avec aujourd’hui un nouveau paradigme que sont les réseaux sociaux qui dépoussièrent ces prix statutaires. A l’instar du Grand Prix des Blogueurs Littéraires en janvier prochain, créé (2017) par Agathe Ruga au pseudo Agathe The Book, blogueuse, auteure et dentiste (à temps partiel). Un prix qui reflète une communauté littéraire connectée :  des passionnés du livre qui pèsent désormais de tout leur poids – en followers – sur la création. Rencontre.


 

Désirée de Lamarzelle : A quel moment êtes-vous devenue incontournable pour les maisons d’édition ?

Agathe Ruga : Cela a pris de l’ampleur à partir de 2019 avec les premiers services presse aux blogueurs que je suis et que je préfère appeler « lecteurs connectés » car moins péjoratif ou « enfermant ». Si les maisons d’éditions, au départ, s’étaient montrées assez frileuses, elles se sont rendu compte que c’était un nouvel outil pour faire la promotion des nouveaux livres. Les maisons qui refusaient de travailler avec nous en envoyant des livres se raréfient. D’autant qu’il y a une complémentarité entre les journalistes et nous, comme la possibilité de relayer certaines informations dans les médias et inversement, sans se concurrencer.

 

Vous n’avez pas l’impression de faire le même métier qu’eux ?

A. R. : Non, j’ai moi-même écris comme journaliste pour des magazines luxembourgeois et je me suis rendu compte que ce n’était pas du tout la même chose : un article impose un cadre, un style et une ligne éditoriale là où dans mes billets sur la toile je bénéficie d’une entière liberté de ton, d’avis. Maintenant on fait un vrai travail d’écriture, on n’est pas des youtubeuses beauté ! Le plus important étant la sincérité de nos avis car nous ne sommes pas rémunérées, et c’est aussi ce qui est apprécié.

 

« Maintenant on fait un vrai travail d’écriture, on n’est pas des youtubeuses beauté ! »

 

Comment éviter de ne pas tomber dans un autre carcan éditorial ?

A. R. : On l’évite par une démarche très personnelle : on parle de soi pour parler d’un bouquin, on parle un peu de notre vie, de ce qu’on aime ou pas. Parfois ce sont des livres que les copains ont lus et que l’on se relaie.

 

Vous définiriez-vous dénicheuse de talents ?

A. R. : Sur les maisons d’éditions un peu moins connues ou bien un premier roman peut-être. J’avais tendance à mes débuts à parler d’un livre que personne ne connaissait car j’aimais bien être la première à en parler et susciter l’intérêt. Mais surtout désormais, il y a la viralité de nos communautés : si j’ai aimé un livre et que je le recommande auprès de ma petite communauté, il y a un effet boule de neige de relais, entre les followers qui enregistrent l’info, la maison d’édition et même l’auteur. Au bout de deux trois semaines, une cinquantaine de personnes l’auront lu et relayé. Alors que c’est vrai que si je n’en avais pas parlé, il ne se serait peut-être rien passé.

 

Notre statut de blogueur nous est parfois critiqué voire attaqué par des professionnels qui nous reprochent un manque de contenus, ou des photos trop décoratives. Cela nourrit chez moi un sentiment d’injustice car nous ne forçons personne à nous lire et nos billets exigent du travail !

 

La meilleure publicité c’est la viralité…

A. R. : Oui je me sens vraiment utile quand j’ai des auteurs qui me remercient et me disent que mon premier billet leur a changé la vie. C’est une gratitude extraordinaire. A défaut d’en tirer profit financièrement, l’enrichissement humain est extraordinaire. Cela m’a également beaucoup aidé en termes de réseau littéraire. Moi-même écrivaine, je pense cela m’a permis d’être lue tout de suite quand j’ai proposé mon manuscrit. En revanche, on ne vous publiera pas juste parce que vous êtes suivie par les réseaux sociaux.

 

Qu’est-ce qui pourrait vous manquer par rapport à des médias professionnels ?

A. R. : Je dirais la crédibilité et la légitimité intellectuelle. Notre statut de blogueur nous est parfois critiqué voire attaqué par des professionnels qui nous reprochent un manque de contenus, ou des photos trop décoratives. Cela nourrit chez moi un sentiment d’injustice car nous ne forçons personne à nous lire et nos billets exigent du travail ! J’ai créé le Grand Prix des Blogueurs Littéraires parce que j’ai senti qu’il y avait un réel engouement de la part de milliers de gens qui sont sur Internet pour tout ce qui se passe autour de la littérature. Et si cela peut sauver la littérature de la mettre sur les réseaux sociaux avec des belles photos, alors pourquoi pas ?

 

Quelle est la genèse exacte du prix ?

A. R. : C’est une association créée en 2017 et née un peu sur une suggestion d’Olivia de Lamberterie (critique au magazine ELLE et France2, et auteure) qui était assez présente sur les réseaux sociaux, où elle m’invitait à créer notre propre prix de blogueuses. Elle partait du postulat qu’il y aurait peut-être plus de prix pour les femmes, s’il y avait plus de femmes qui votent. J’ai balancé le soir même l’idée d’un prix digital où toute personne qui a un compte digital, blog, page Facebook, Babelio… qui parle de livres, peut voter et nominer deux livres en littérature française de l’année. Le Prix regroupe désormais 800 votants sur lesquels on va retenir les 10 titres les plus donnés et sur lesquels on va sélectionner en 2d tour un livre lauréat. En 4 éditions, on peut se targuer d’avoir eu  une vraie mixité de lauréat alors que, parmi les votants, il y a 70 % de femmes.

 

Quel est le profil de vos lauréat(e)s ? Des auteurs nouveaux mais totalement inconnus ?

A. R. : Non pas forcément. Pour la première édition, c’est Véronique Olmi qui a été la première lauréate pour « Bakhita » et qui a été également couronnée par le Prix Fnac. Nous étions assez contents qu’elle soit connue car cela apportait du crédit à ce premier prix, notamment sa présence à la soirée de remise de prix qui a convaincu les maisons d’édition de venir. Ces dernières ont pu constater que la population des blogueuses  n’étaient pas des vieilles mémères à chat (rires) ! Les portes se sont ouvertes et nous avons commencé à être invitées aux rencontres avec les auteurs… Nous servons aussi de tremplin avec des découvertes comme le prix remis à Olivier Liron pour « Einstein, le sexe et moi », ce qui lui a permis d’être publié chez Gallimard ensuite.

 

Avez-vous monétisé ce prix ?

A. R. : Non. A part des propositions ponctuelles pour animer des conférences, c’est mon métier de dentiste à temps partiel qui me fait vivre. Le reste du temps et je publie des romans et des nouvelles. Et je lis ! Je suis également invitée en tant que jurée sur d’autres prix littéraires pour mon plus grand plaisir, comme dernièrement à celui de la Closerie des Lilas.

 

On reproche beaucoup aux prix littéraires traditionnels une forme d’entre-soi. Pensez qu’ils devraient évoluer ?

Non, je n’ai pas de conseil à leur donner. Ces jurys sont composés de grandes personnalités du monde littéraire – dont beaucoup d’académiciens – qui ont quand même une vraie légitimité. C’est un niveau de sélection très élevé, si on part du principe qu’ils ne font pas de petits arrangements éditoriaux…

 

Quels sont vos projets ?

A. R. : Me recentrer sur l’écriture de roman qui reste mon premier moteur. Du côté du blog, j’aimerais bien explorer le format vidéo même si je ne vois pas personnellement devant la caméra ! Certains auteurs le font déjà très bien comme Tatiana de Rosnay. Ce format est intéressant pour toucher un public plus jeune, qui est sur Tik Tok par exemple.

 

Quel conseil donneriez-vous à un écrivain ?

A. R. : Susciter l’envie. Que les auteurs développent leur univers sur Internet avec, par exemple, les réseaux sociaux où ils peuvent créer leur propre contenu. Ils doivent être généreux avec la communauté. Attention, quand on n’a rien à dire, on ne dit rien, il faut éviter l’uniformisation des contenus qui sonnent faux, qui manquent parfois d’authenticité.

 

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