Ne pas sacrifier le climat sur l’autel de la relance. L’appel lancé par les 150 membres de la convention citoyenne pour le climat réunis en fin de semaine dernière pourrait surprendre. Les yeux rivés sur la résolution immédiate de la pandémie, déjà à l’origine de plus de 100 000 décès à travers le monde, les dirigeants de la planète négligeraient-ils l’avenir du climat, de l’humain et de la biodiversité pour se concentrer sur la seule réponse à l’urgence sanitaire et économique ?

C’est en substance la critique que leur adresse les membres de la convention. Ainsi qu’un avertissement très clair : si l’on devait reproduire les écueils de la crise de 2008 en procédant à une relance de nouveau dirigée vers le soutien à des investissements dans les énergies fossiles et aux industries néfastes à l’environnement, c’est notre engagement climatique qui en pâtirait lourdement.


Cette crise, plaide la convention, doit être au contraire l’occasion de remettre à plat nos habitudes, et plus particulièrement celles de « se nourrir, se déplacer, se loger, travailler, produire, consommer ». Autant d’axes sur lesquels elle appelle à une action respectueuse d’un équilibre entre le climat et l’économie « dans un esprit de justice sociale » et de prise en compte de la santé et du bien-être des populations.

Les cinquante propositions résultant de cet appel, de la rénovation accélérée des logements à la volonté de freiner la surconsommation en passant par la volonté de contenir l’étalement urbain et de favoriser une alimentation durable, doivent être prises très au sérieux.

Mais il est loin d’être sûr qu’elles rencontrent la résonance escomptée dans une sphère publique totalement accaparée par la gestion de la crise sanitaire et principalement animée par la volonté de sauver les meubles sur le front économique.

A l’échelle européenne, pas un mot pour le moment sur la prise en compte de l’impératif écologique et climatique dans les mesures prises par l’Union européenne vendredi 10 avril pour répondre à la crise économique. Il faut dire que l’heure est moins à la refondation de la maison commune qu’à la consolidation d’un édifice médical et productif qui menace de toutes parts de s’écrouler. L’accord des Vingt-Sept sur un plan de 540 milliards ne dit donc explicitement rien sur l’environnement et se borne -ce qui n’est déjà pas rien- à éviter la double rupture à la fois sur le front des dépenses de santé (ouverture d’une ligne de crédits de 240 milliards via le Mécanisme européen de stabilité) et de la prévention des licenciements et des faillites d’entreprises (100 milliards de plus pour le chômage partiel et jusqu’à 200 milliards pour l’investissement des entreprises).

La question est de savoir si l’ajout d’un « quatrième pilier » sous forme de plan de relance au niveau communautaire coïncidera avec le retour d’une ambition écologique et climatique.

« Je crois qu’à la sortie de crise, nous serons devenus de meilleurs Européens » clame l’ancien président de la Commission européenne (2014-2019), le luxembourgeois Jean-Claude Juncker.

On ne demande qu’à le croire. Mais il est peu probable que ce soit sous l’angle de l’ambition environnementale que les avancées européennes seront les plus marquées. Rendez-vous sur ce point avant la fin de l’année, limite d’adoption des perspectives financières pour la période 2021-2027 sur lesquelles planche déjà l’actuelle présidente de la Commission Ursula von der Leyen.

La France affiche-t-elle pour sa part des engagements plus nets pour favoriser une reprise teintée de vert ?

Une préoccupation qui ne semble pas effleurer le député (LR) Olivier Marleix, qui défend lundi 13 avril à l’Assemblée trois propositions de loi pour « armer et mieux défendre l’appareil productif industriel français ». Dans ses déclarations au Figaro du week-end dernier, il s’autorise à penser que « dans l’année utile qu’il reste à Emmanuel Macron avant la présidentielle, ce n’est pas le moment d’inventer un nouveau modèle capitaliste ». Comme si l’homme malade qu’est notre planète ne devait pas tirer tous les enseignements des limites de notre doctrine économique actuelle…

Un regard à courte vue qui peut faire frémir tant on mesure bien l’immense défi qui est devant nous pour reconstruire de toute pièce une régulation mondiale qui permettrait enfin, comme l’écrit Thomas Piketty dans une chronique au titre emblématique, d’« assurer sa soutenabilité sociale et écologique, avec notamment la mise en place d’une carte carbone » comportant entre autres une interdiction des plus hautes émissions (in Le Monde, Eviter le pire, 12 et 13 avril 2020).

Aux moins avisés d’entre nous, aux plus cyniques, l’oxymore « relance écologique » saute aux yeux et semble pouvoir prêter à sourire.

L’affaire reste cependant des plus sérieuses. Un nouveau paradigme économique reste à bâtir. Par-delà les rafistolages indispensables et urgents à effectuer pour empêcher l’effondrement, c’est une dynamique de reconstruction plus vaste qui s’annonce.

On peut être derrière les responsables de tous bords lorsqu’ils militent pour un soutien massif à nos entreprises afin d’éviter qu’elles ne mettent la clé sous la porte. Et les dispositions multiples prises depuis plusieurs semaines en ce sens (du chômage partiel au prêt garanti par l’Etat de 300 milliards en passant par le fonds de solidarité pour les micro-entreprises et les indépendants y concourent) sont indiscutables.

Mais il importe aussi de veiller à ce que l’appui à notre appareil productif en sortie de crise privilégie autant que faire se peut des investissements responsables. Soutenir une innovation sélective, vertueuse, car nous faisant sortir d’un modèle encore trop basé sur le carbone, est un choix indispensable. La convention citoyenne pour le climat nous y invite. Mais pas seulement. La lettre à l’initiative du Danemark, rendue publique le 9 avril dernier, et signée très vite par les ministres de sept pays (l’Autriche, la Finlande, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas, le Portugal, l’Espagne et la Suède), met en garde contre « la tentation des solutions à court terme qui enfermeraient l’Europe dans la dépendance aux énergies fossiles pour les prochaines décennies ». Un appel que la France ou l’Allemagne ont hésité jusqu’à la dernière minute à signer. Avant de s’y rallier in extremis, le 10 avril dernier, Elisabeth Borne, ministre de la Transition écologique et solidaire, paraphant l’accord pour le gouvernement français.

Sauver notre planète, ce n’est pas seulement sauver toutes les vies qui doivent l’être aujourd’hui en se protégeant d’un scénario catastrophe si l’épidémie de covid-19 n’était pas maîtrisée.

Sauver notre planète, tous les êtres vivants qui la peuplent et l’environnement qui s’offre à eux, c’est prendre des résolutions fermes sur la durabilité de nos orientations productives.

Sauver notre planète, c’est bien s’interroger pendant qu’il en est encore temps sur le modèle de société que nous voulons. Une société plus ouverte, plus juste, plus solidaire et davantage respectueuse d’un principe de sobriété dans l’emploi de ses ressources. Une société meilleure à laquelle nos entreprises – que nous devons sauver du trépas- ont le devoir de concourir.