Qu’il est loin le temps où Jacques Chirac était la star du Salon de l’Agriculture en France. Un Jacques Chirac qui revendiquait son attachement au monde rural. On était alors très éloigné de l’agri-bashing et des polémiques sur le glyphosate. Et depuis, les entreprises agroalimentaires allemandes et italiennes ont dépassé l’industrie agroalimentaire française en crise permanente. Cela grâce pour l’Italie à la fascination qu’ils ont d’installer vis-à-vis de leur cuisine, et, grâce pour l’Allemagne à son réalisme pragmatique. 

Et si les agroalimentaires françaises faisaient enfin du marketing à l’italienne  ?

L’année dernière, les exportations de produits agricoles allemands dépassaient les 75 milliards d’euros. Cela malgré la baisse des exportations de blé. Ce niveau d’exportation a été multiplié par 2,5 au cours des seize dernières années. Il faut aussi savoir que plus de 75% des exportations sont vers la voisine Europe.

Où en est aujourd’hui la France agricole ?

Alors que les exportations françaises devraient atteindre un peu plus 62 milliards d’euros, l’excédent commercial agroalimentaire atteint un peu plus de 5,7 milliards d’euros, soit une diminution par rapport à l’année précédente. Cette évolution est la conséquence d’une croissance des importations (+ 2,7 milliards d’euros soit + 5% en valeur) supérieure à l’augmentation des exportations (+ 2,3 milliards d’euros par rapport à 2016 soit + 4 %)

Evolution des exportations agricoles

Les Allemands, très orientés export, ont réussi grâce aux économies d’échelles à se faire une place en Chine et en Inde, pays où le niveau de vie a augmenté. Il est à noter que les exportations de porcs vers la Chine ont augmenté de plus 1000% au cours des dernières années. Si on regarde ce secteur du porc, l’Allemagne a vu sa production augmenter de 50% au cours des seize dernières années. Le pays produit aujourd’hui 50 millions de têtes. La production française a reculé de 10% et est passée à 22 millions de têtes. Cela à cause entre autres des normes environnementales.

Secteur du lait et fromages

Le secteur du lait et des fromages allemands est lui aussi en croissance de 16%, alors que la France ne progresse que de 5%. Sur ce secteur du lait, la France a aussi été dépassée par l’Allemagne. Je ne citerai pas les exportations de fromages britanniques vers la Chine qui sont passées de près de 50 tonnes en 2017 à 800 tonnes en 2018 ni les exportations vers les USA  de British Mozzarella qui ont augmenté de 43% !

 Les décisions qui ont tout changé entre l’Allemagne et la France 

Deux décisions ont boosté le secteur agricole allemand. La méthanisation : certaines exploitations génèrent aujourd’hui plus de revenus avec cette activité qu’avec leurs productions agricoles. La deuxième décision qui a rendu l’Allemagne plus compétitive, c’est la très forte utilisation de travailleurs détachés de l’Europe de l’Est. Pour les produits français, seuls deux secteurs semblent tirer leur épingle du jeu :  les spiritueux et la boulangerie.

Et si nous parlions du vin ?

Le salon ProWein en mars à Dusseldorf dépasse le salon Vinexpo qui se tient, lui, en juin, période où beaucoup sont trop occupés pour visiter un salon. L’excellence de l’organisation allemande, à laquelle s’ajoute un coût inférieur de 50% pour les exposants, explique certainement que ProWein annonce 6 600 exposants et près de 60 000 visiteurs, alors que Vinexpo n’attire que 2 300  exposants et seulement 40 000 visiteurs, une fréquentation en baisse de 15% lors de la dernière édition. Autre élément déterminant, les visiteurs de Prowein viennent faire du business, signer des contrats ; ceux de Vinexpo viennent pour visiter les châteaux, déjeuner, déguster. Ils  en oublient souvent le business, et les allées de Vinexpo durant la journée sont de plus en plus vides.

Comment expliquer ce déclin français ?

Depuis 2007, la France est le seul pays d’Europe dont la valeur ajoutée du secteur a baissé de 14 ,7%, alors qu’elle progressait de 14% dans l’ensemble des autres pays. Cela s’explique par une pression fiscale record due en partie à l’accumulation de taxes sur les boissons sucrées les bières et les spiritueux. A cela on ajoutera une hausse des matières premières et une concurrence féroce entre distributeurs.

Les exportations françaises ne progressent en moyenne que de 3%

Cela expliquera le fait que ce secteur agro-alimentaire qui totalise un chiffre d’affaires de près de 175 milliards d’euros (15% du PIB) n’investit plus depuis 2013. Les exportations françaises ne progressent en moyenne que de 3%, alors que l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, affichent des progressions de 5 à 7%. Deux entreprises agroalimentaires françaises sur 10 exportent alors qu’elles sont 8 sur 10 en Allemagne, Italie et Espagne. L’agroalimentaire française se caractérise aussi par la petite taille de ses entreprises, 21% de PME et 78% de toutes petites entreprises, ceci explique le faible taux d’exportation.

Quant à l’Italie, dont l’agro-alimentaire fascine de plus en plus de monde

Elle a compris que le marketing était l’outil à développer dans ce secteur d’activité. Grâce à cela le secteur agro-alimentaire italien continue sa progression à l’international avec une croissance de 7% des exportations, soit près de 42 milliards d’euros. Près des deux tiers de ces exportations agroalimentaires touchent les pays de l’UE, mais les Etats-Unis avec 4,03 milliards d’euros sont devenus le principal marché alimentaire italien en dehors des frontières de l’UE, et le troisième en termes généraux après l’Allemagne et la France et avant la Grande-Bretagne.

Bio, l’Italie est le 2e exportateur mondial

Savoir aussi que pour le bio, avec plus de deux milliards d’euros, l’Italie est le 2e exportateur mondial. Il faut noter aussi que les exportations de bio ont explosé de 600% en 10 ans.  Bio qui, grâce à près de ses 16% des terres cultivées en mode biologique, génère un chiffre d’affaires global de six milliards d’euros. Un secteur de 65 000 entreprises qui produisent et de 18 000 entreprises qui transforment. Quant à ce que l’on nomme la « Tomate Industrie », la base de milliers de préparations et concentrés, l’Italie, avec près de cinq millions de tonnes, est le deuxième producteur mondial derrière les USA, et loin devant l’Espagne, le Brésil, le Portugal et le Chili. Il faut aussi noter que les Italiens ont lancé en novembre 2017 le parc d’attractions « Eatalia-Eataly » entièrement dédié au « made in Italy » agro-alimentaire. Ce salon permet d’explorer le parcours des principales spécialités italiennes du champ jusqu’à l’assiette.

Le succès d’Eataly

Eatalia est le projet de l’ambitieux Oscar Farinetti, fondateur de la chaîne de distribution mondiale Eataly, qui, depuis 2004 a fait de la gastronomie italienne la clé de son succès. Eataly ou Eatalia était dirigé depuis 2015 par Andrea Guerra un homme qui a commencé sa carrière au sein de Marriott International. Il fut ensuite directeur général de 2004 à 2014 du numéro un mondial de l’optique Luxottica, qu’il quitta pour devenir conseiller de Matteo Renzi. Un Andrea Guerra, qui vient d’être débauché par LVMH Eataly, réalisa aussi un parc d’attraction agro-alimentaire localisé à Bologne qui vint en prolongation de l’Expo de Milan. Avec ses 10 hectares, il est le plus grand parc d’attractions entièrement consacré à ce secteur de l’agro-alimentaire. Financé à hauteur de 120 millions d’euros par une fondation dédiée, réunissant acteurs publics et privés, Fico Eataly World a permis la création de plus de 700 emplois locaux directs et 3 000 indirects.

Quels sont les points forts de la France ?

Tout d’abord les céréales, la mélasse, etc ensuite les capacités de stockage, et enfin le marché d’intérêt national de Rungis, ou Ventre de Paris, certainement le plus grand marché agro-alimentaire du monde. L’Etat détient 33,34% dans la Semmaris, société qui exploite ce marché . Parts qui pourraient être cédées à un groupe chinois ; cela pourrait changer beaucoup de choses…

 Que faudrait-il faire pour que l’agro-alimentaire Français s’en sorte ?

Il faudrait commencer par cesser ce food bashing ou marketing de la peur, alimenté par des émissions télé et autres livres, alors que la sécurité alimentaire n’a jamais été aussi performante.

 Il faudrait aussi augmenter les prix 

Il faudrait aussi accepter une augmentation des prix. Redonner de l’oxygène à tous les acteurs, 1% de plus, c’est seulement 50 centimes par mois par Français, très loin de l’augmentation du gazoil. L’alimentation nécessitait 20% des budgets des Français. Il y a peu, c’est tombé à 10% aujourd’hui. Si nous n’acceptons pas de payer en France le juste prix, qu’on accepte cette destruction de valeur, c’est toute l’industrie agro-alimentaire qui disparaîtra ! Depuis quelques temps, les enseignes se sont alliées pour acheter leurs produits en commun et faire pression sur les prix ; ces hyper-clients, qui peuvent peser 30% du marché, sont entrain de détruire le secteur agro-industriel.

Et les autres pays ?

Enfin la Pologne et l’Espagne, dont l’agriculture contribue à environ 2,6% du PIB espagnol et emploie 4% de la population active (Banque mondiale, 2017), progressent sur ces marchés. L’Espagne compte près de un million d’exploitations agricoles et d’éleveurs, couvrant 30 millions d’hectares de terres. L’Espagne est aussi  le premier producteur mondial d’huile d’olive et le troisième producteur mondial de vin. Le pays est également l’un des plus gros producteurs d’oranges et de fraises du monde. Les principales cultures sont le blé, la betterave à sucre, l’orge, les tomates, les olives, les agrumes, les raisins et le liège. L’élevage est également un secteur important, en particulier pour les porcs et les bovins. Conclusion,  les Français auraient dû recruter Andrea Guerra, l’expert du secteur qui vient de rejoindre le secteur hôtelier de LVMH.  Français qui devraient surtout faire du marketing et enfin augmenter légèrement les prix, car la qualité, cela se paye.  

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