À une époque où les crises climatiques se multiplient, il devient urgent de repenser les modèles de notre société. À travers son livre Planète A, plan B, Florian Delmas, CEO d’Andros, dépeint la nécessité d’accéder à une nouvelle ère de progrès, réconciliant l’homme avec son écosystème. Entretien.

 

Vous êtes petit-fils d’éleveur, entrepreneur et dirigeant d’un géant de l’agroalimentaire. Planète A, plan B est comme un trait d’union entre ces mondes que tout semble opposer ?

Florian Delmas : Avec beaucoup de travail, j’ai eu la chance de rentrer dans le monde des affaires. Entre celui-ci dans lequel j’évoluais et mes racines rurales, je voulais être un trait d’union entre ces deux mondes. Ma vision vise à réconcilier écologie et économie. J’ai grandi sur cette idée depuis ma tendre enfance et j’ai pu la mettre en exergue chez Andros puisque c’est une entreprise familiale qui le permet. C’est pour ça que j’y suis allé. Je fais un métier qui me fait beaucoup voyager et qui ne me permet pas trop de voir mes enfants, et je me rends compte qu’ils n’auront pas la vie rurale que j’ai pu avoir. J’aimerais leur transmettre ces valeurs et j’ai réalisé que la meilleure façon de laisser une trace était d’écrire une réflexion qui me tenait à cœur. Ce livre en est le résultat.

 

Cette réflexion, c’est réconcilier économie et écologie ?

F.D. : Réconcilier économie et écologie n’est pas chose aisée. C’est un sujet qui nécessite beaucoup de pragmatisme. Mon but est de montrer que c’est un sujet qui doit s’incarner et que c’est bien le dirigeant qui doit le porter et non un service RSE comme c’est souvent le cas dans les entreprises. Je me rends compte que dans l’agroalimentaire, comme pour beaucoup de métiers industriels, l’entreprise est souvent citée comme la cause du problème dans notre société moderne. Ma conviction, c’est qu’elle est la solution sur le plan économique, social et environnemental pour changer et amorcer une nouvelle ère de progrès. Elle est la solution dès lors qu’elle décide de changer sa façon de fonctionner en intégrant une vision plus multicentrique. Car l’’entreprise est bien souvent monocentrée sur l’actionnaire et sur le client. Il faut désormais qu’elle intègre l’ensemble des parties prenants avec lesquels elle travaille dans notre écosystème de façon à équilibrer les enjeux sociaux, économiques et environnementaux. C’est quelque chose qui me tenait à cœur parce qu’en tant que dirigeant d’entreprise, on dispose à la fois des ressources humaines, des ressources financières, et des ressources techniques pour changer les choses. C’est à nous de le faire. 

 

Comment les entreprises vont-elles faciliter cette transition ?

F.D. : Je considère que toutes les entreprises, petites et grandes, sont logées à la même enseigne. Si les multinationales ont les moyens d’accélérer le changement, les petites entreprises regorgent de créativité pour créer des solutions. Chaque démarche entrepreneuriale est une solution potentielle pour cette nouvelle ère de progrès. L’entreprise est un acteur résolument social. Elle créé des emplois, organise le travail et fédère une communauté humaine autour d’un projet. Pour moi, vivre en entreprise est la meilleure façon d’interconnecter de la richesse et de la diversité dans la poursuite d’un objectif. Je crois en une démarche citoyenne qui pousse l’entreprise à vivre et se fondre dans son écosystème au-delà de son activité intrinsèque. Je pense que l’entreprise doit se fondre dans son écosystème en créant de la valeur pour la communauté, pour l’environnement et pour le territoire dans lequel elle opère. Planète A, plan B dresse ainsi un état de l’évolution de l’humanité depuis des millénaires et explique la situation actuelle. Il n’y a pas de planète B, donc il faudra s’accommoder de la planète que nous habitons, la planète A. On convient également que le plan A n’est plus viable et qu’il faut passer à un plan B. Ce plan est basé sur un postulat : l’entreprise doit envisager les écosystèmes comme biens communs prioritaires et reconnaître l’interdépendance qui lie l’humain et la nature. Nous avons beaucoup corrélé le progrès économique au progrès social, et de ce fait, on s’est déconnectés de l’écosystème dans lequel nous vivons.

Il y a un sujet qui me tiens à cœur : l’éducation éco-citoyenne. Si l’on veut bâtir cette nouvelle ère, on a besoin d’éduquer nos enfants avec un nouveau schéma de pensée er enrichir l’éducation par des notions éco-citoyennes qui aujourd’hui ne sont qu’affichées comme un bout de programme, mais qui devrait traverser tous les programmes.

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Florian Delmas, PDG d’Andros et auteur de “Planète A, plan B”

 

Quelles solutions proposez-vous ?

F.D. : Ce livre aborde tour à tour les notions de la régulation carbonée, de la biodiversité augmentée, de l’agriculture souveraine et raisonnée, des chaînes de valeurs de l’achat, du recyclage et de mobilité raisonnée. La crise du Covid a d’ailleurs été un grand révélateur sur ce sujet. Il propose des solutions autour de la revitalisation des territoires à travers la France et dépeint une vision un peu trop centralisée des choses et la nécessité de décentraliser l’activité économique pour recréer un écosystème plus riche, diversifié et favorable.

 

Quelles valeurs mettez-vous en avant dans la poursuite de cet objectif ?

F.D. : Il y a un sujet qui me tiens à cœur : l’éducation écocitoyenne. Si l’on veut bâtir cette nouvelle ère, on a besoin d’éduquer nos enfants avec un nouveau schéma de pensée er enrichir l’éducation par des notions écocitoyennes qui aujourd’hui ne sont qu’affichées comme un bout de programme, mais qui devrait traverser tous les programmes. Planète A, plan B évoque également l’importance des institutions multinationales, que ce soit la FAO, l’OMC ou l’ONU, toutes nées de crises. Elles existent mais ne prennent pas le changement nécessaire pour organiser un nouvel ordre mondial. C’est là que vient dans mon livre la notion de PIB, basée sur la création exclusive de richesse, que l’on a étroitement lié au progrès social. Mais cet indice établi en 1932 par les États-Unis comme facteur de ranking des entreprises, a des méfaits visibles aujourd’hui. On ne peut plus évaluer la croissance d’un pays sur un plan purement quantitatif.

 

Comment l’entreprise doit-elle changer sa priorité ?

F.D. : S’il y a un enjeu prioritaire, c’est la régulation carbonée. Plutôt que d’évaluer une entreprise sur son chiffre d’affaires, évaluons-la plutôt sur sa manière de le générer. Il faut prendre en compte la notion de faire beaucoup et la notion de mieux faire. Pour mieux représenter cet aspect, j’ai inventé l’indice « éco » : le résultat intérieur brut qui est la déduction du PIB, du coût carbone intérieur net. Ce n’est pas un plaidoyer pour la décroissance, mais en faveur d’une croissance qualitative. Ma conviction, c’est que la décadence environnementale va générer beaucoup de pauvreté sociale. Mais le système économique n’est pas si vieux qu’il ne puisse être changé. Le PIB a passé son cap, mais il faut garder les choses simples. L’indice « éco » veut réconcilier l’écologie et l’économie, qui partagent le même préfixe.

 

Quid de votre secteur, celui de l’agroalimentaire ? 

F.D. : Au XXIe siècle, l’agriculture et l’agroalimentaire sont confrontés à un défi. Nous sommes 7 milliards aujourd’hui, et on devra nourrir 10 milliards d’individus à l’horizon 2050. À ces gens, nous devrons assurer un bol alimentaire qui est nutritionnellement bon, sûr, sain et éthique environnementalement. Il est urgent de reconsidérer la place de l’agriculture et des acteurs de la filière agricole pour préserver notre avenir. Se nourrir est une condition essentielle de stabilité et d’émancipation des sociétés humaines mais l’agriculture est victime de l’anthropocentrisme. Ma famille, d’origine agricole, est passée après la seconde guerre mondiale à un modèle d’agriculture productiviste grâce à la mécanisation, aux pesticides et au développement du transport. S’est alors mis en place un modèle agroalimentaire industriel pour produire, conditionner et distribuer de l’alimentation qui devait être accessible au plus grand nombre. Aujourd’hui, on a une réduction de l’effectif agricole hallucinante et on a un déficit d’attractivité de ces métiers. On a une baisse de fertilité des sols, des soutiens publics qui diminuent et pourtant une forte demande de gens qui veulent manger des produits qui ne polluent pas. À mes yeux, plusieurs modèles sont susceptibles de répondre aux besoins de tous. Il faut prévoir dans les années à venir une cohabitation entre une agriculture régénératrice tournée vers l’agroécologie, une agriculture qui permettra de nourrir une population qui voudra avoir accès à une alimentation peu onéreuse, une agriculture technologique allant vers une optimisation de toutes les ressources disponibles pour faire grandir des plantes et élever des animaux, et la naissance de l’agriculture cellulaire. Dans ce livre, je propose que l’on passe d’une politique agricole commune à une politique alimentaire commune européenne, parce que je considère que l’Europe dispose d’une richesse de terroir très forte et qu’elle peut tout produire.

 

Tout cela rejoint cette idée de faire société pour l’essentiel, sur laquelle vous revenez beaucoup dans Planète A, plan B ?

F.D. : J’ai écrit ce livre avant la crise du Covid, mais celui-ci a été un révélateur de bon nombre de sujets abordés. On en revient à une idée : l’essentiel, c’est notre planète. On doit travailler harmonieusement et reprendre conscience qu’il y a une interdépendance entre l’humain et la nature. Il faut faire société pour l’essentiel. Nous n’avons jamais eu autant de cerveaux pour trouver des solutions. On ne peut pas ne pas considérer cette nouvelle façon de voir le monde et les entreprises n’ont plus le choix que d’incarner ce changement. C’est ce que je fais avec mes équipes. Voir loin nous rend responsable des actes que l’on mène aujourd’hui. Je serai responsable dans 20 ans de ce que je décide aujourd’hui. Cette entreprise familiale qui a un rapport à la transmission, a les clés pour changer ce modèle. J’ai envie de croire qu’il y a des entreprises à capital actionnarial demandeur qui ont aussi ce raisonnement de pensée et qui vont faire en sorte de piloter leur entreprise avec une vision multicentrique.

 

Ce sont ces entreprises qui vont réconcilier l’écologie et l’économie ?

F.D. : Il n’y a pas d’économie dans une écosystème qui ne tient pas debout, mais il peut y avoir un écosystème sans économie. Malheureusement, la signification politique du mot écologique a pris le dessus dans l’esprit des gens. C’est dommage, parce qu’il est évident que l’écologie doive traverser l’ensemble des partis politiques. S’il y a une chose qui nous unit, c’est l’écosystème qui est notre maison à tous. L’écologie n’est pas une notion politique, c’est une notion scientifique terre à terre qu’il est nécessaire d’adopter.

 

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