Victoria Benhaim a fondé Liva en 2014, dès sa sortie d’école de commerce. Mais alors que l’entreprise est en pleine croissance, tout s’arrête. En cause ? Un conflit d’associés. Si la jeune femme aurait pu abandonner là sa casquette d’entrepreneur, elle a pris le parti de rebondir en fondant i-lunch, une jeune pousse déjà pleine de promesses, repérée au CES.

 


Pauline Capmas-Delarue : Qu’est-ce qui vous a poussé vers l’entrepreneuriat ? Une idée ? Une vocation ? 

Victoria Benhaim : On a toujours dit de moi que je créerais une entreprise. Mais je ne pensais pas le faire si vite. J’imaginais faire du marketing ou de la com’ dans une boîte en sortant de l’école, sans même penser que j’avais les compétences pour créer la mienne. Entre temps, j’ai eu l’idée de Liva et j’ai voulu la développer. Tout le monde m’a encouragée et, étape par étape, je suis devenue entrepreneuse, sans vraiment m’en rendre compte.

 

P.C-D : Cette idée, vous l’avez mûrie alors que vous étiez encore étudiante. Elle vous est venue comment ?

V.B : À six ans, j’ai sauvé ma grande sœur, allergique à la morphine et au latex, en suggérant aux pompiers de lui donner des antihistaminiques. Ça m’a vraiment marquée. Plus tard, en travaillant sur un projet d’informatisation des cliniques pour une entreprise, j’ai réalisé l’importance du dossier médical… Mais j’ai aussi compris que sa transmission entre les hôpitaux était assez compliquée. Il fallait donc trouver un moyen pour que chacun l’ait toujours sur soi. J’ai eu l’idée d’informatiser les données de santé via un QR code, gravé sur un bijou : Liva était née.

 

” Je m’étais associée à la mauvaise personne… Une “association mortelle”, en quelque sorte !”

 

P.C-D : L’aventure Liva s’est arrêtée, alors que l’entreprise connaissait un succès grandissant. Que s’est-il passé ?

V.B : Je m’étais associée à la mauvaise personne… Une « association mortelle », en quelque sorte ! Il s’agissait de mon ancien employeur, une personne beaucoup plus âgée et qui m’avait accompagnée au démarrage. Mais dès lors qu’il y a beaucoup d’argent en jeu, les relations conflictuelles entre associés commencent à apparaître. Nous étions en train de boucler une grosse levée de fonds lorsque des premiers désaccords : une histoire de dilution qu’il n’a pas acceptée, et un problème de négociations avec les investisseurs. En l’absence de terrain d’entente, on a été obligé de liquider la start-up, alors même que cette dernière allait bien. Nous venions d’embaucher nos premiers salariés, de finaliser un poke avec des assureurs, et on envisageait de se lancer outre-Atlantique…

 

P.C-D : Vous avez rebondi en créant i-lunch. Vous ne vous voyiez pas retourner dans une entreprise en tant que salariée ?

V.B : À la suite de cet échec, je me suis posé beaucoup de questions. J’ai regardé des offres d’emploi, mais après être allée si loin dans l’entrepreneuriat, revenir au salariat était impensable. Soit je faisais un tour du monde, soit je recréais une boîte ! Entreprendre c’est ce qui me donne envie de me lever tous les matins, car chaque jour est une aventure. Pourtant, cela demande beaucoup de sacrifices et énormément de temps. On ne fait pas ça pour l’argent en général, il faut vraiment quelque chose qui nous anime derrière. Pour moi, c’était d’améliorer la vie des gens. Le concept d’i-lunch me trottait dans la tête depuis plusieurs mois déjà, et j’ai rapidement eu des opportunités pour le développer. Je me suis accordé un week-end pour me décider.

 

P.C-D : Avec i-lunch, vous voulez améliorer la santé des gens par une meilleure alimentation. C’est la suite logique de Liva ?  

V.B : Avec Liva, je voulais sauver des vies. Avec i-lunch, mon objectif est de les améliorer – notamment en évitant la survenue de certaines pathologies comme l’obésité ou le diabète. C’est en travaillant sur un algorithme de prévention santé pour Liva que j’ai pris conscience de l’énorme impact de l’alimentation sur notre santé. En constatant que ni mes collaborateurs, ni moi, n’avions la possibilité de bien manger le midi, j’ai réalisé que l’entreprise avait un rôle à jouer dans le bien-être de ses salariés. Avec i-lunch, on permet aux employés de commander des repas sains et gourmands, élaborés dans nos cuisines avec l’aide d’une nutritionniste, et subventionnés par leurs employeurs.

 

“J’ai l’impression que l’échec est un passage obligé pour un entrepreneur”

 

P.C-D : Sans votre précédente expérience, i-lunch connaîtrait-elle le même succès ?

V.B : J’ai fait toutes les erreurs possibles et imaginable en dirigeant Liva – et je ne parle pas que de mon association. J’ai l’impression que l’échec est un passage obligé pour un entrepreneur. Celui-ci m’a permis de repartir sur de meilleures bases : je connaissais les aides proposées par Bpifrance, les possibilités d’accompagnement (notamment par le Réseau Entreprendre). J’ai aussi tout de suite vu qu’il n’y avait pas d’avenir pour i-lunch en B2C. Je suis donc directement partie sur un modèle B2B, afin d’atteindre un modèle de rentabilité, je l’espère, d’ici décembre. On apprend vraiment de ses erreurs, et c’est ce que j’essaye de transmettre comme message aux entrepreneurs que j’accompagne.

 

P.C-D : Partager votre expérience, c’est important pour vous ?

V.B : Je me suis bien fait accompagner pour la liquidation de Liva, et je voulais transmettre ce qu’on m’a apporté. Aujourd’hui, j’accompagne des entrepreneurs au Village by CA : dès qu’il y a des conflits d’associés, on les renvoie vers moi. Rebondir est quelque chose de très difficile – une entreprise, c’est comme un bébé, et quand elle disparaît, il faut en faire le deuil. D’autant que, si créer une entreprise se fait en quelques clics sur le web, la liquider est beaucoup plus long et compliqué. Mais comme à vélo, il faut tout de suite remonter sur la selle. Ce n’était pas facile de créer une nouvelle boîte en faisant le deuil de la précédente, j’ai d’ailleurs gardé une certaine distance émotionnelle avec i-lunch au départ, mais ce nouveau concept m’a portée, et aujourd’hui je suis complètement épanouie. Quand on touche le fond, on ne peut que remonter la pente. Il faut néanmoins bien s’entourer, et préserver sa vie personnelle.

 

P.C-D : Vous étiez au CES de Las Vegas cette année. La prochaine étape, c’est l’international ?

V.B : C’est déjà le national. Le CES a été une super opportunité pour i-lunch, il m’a permis de tester le concept, de voir que ça valait le coup de me lancer. C’est aussi le meilleur salon que j’ai fait de toute ma vie en termes de contacts qualifiés, car ce ne sont que les décisionnaires, les PDG de grandes boîtes qui s’y déplacent. Mais la prochaine étape est déjà de trouver notre modèle de rentabilité, puis de dupliquer le concept dans toute la France.

 

Pauline Capmas-Delarue