Episode 1. Créé en 2003 par Stéphane Distinguin pour œuvrer à la transformation numérique des grands groupes tout en créant des start-up assez régulièrement, FABERNOVEL a, chevillée au corps, la volonté de « distribuer le futur ». Fort de ce postulat, le dirigeant a participé à l’édition et à la traduction des travaux de Venkatesh Rao, compilés au sein de l’essai « Breaking Smart », qui reprend par le menu les bouleversements engendrés par la « révolution du logiciel ». En exclusivité pour Forbes France, Stéphane Distinguin commente le premier extrait de cet essai « si inspirant et si profond » qui pose les jalons de ce « nouveau monde ».

Comment a germé dans votre esprit la volonté de traduire cet ouvrage afin de « l’offrir » au public français ? Que vous a-t-il profondément inspiré ?

C’était pour moi une découverte. Tout commence en août 2011 avec un article du Wall Street Journal de Marc Andreesen, fondateur de Netscape mais également créateur du premier navigateur Web Mosaic, qui a été particulièrement marquant, voire fondateur, pour toute la « communauté du numérique ». Par communauté, je n’entends pas exclusivement les entrepreneurs, mais bien tous les acteurs, chercheurs, penseurs, salariés, de nos sujets. Tout le monde a pu se retrouver dans cet article qui faisait office, à mes yeux, de manifeste pour toute une génération en mettant des mots sur la mainmise du logiciel sur le monde et le concept que toute entreprise devenait une entreprise de logiciels. Nous étions en train de basculer d’un monde où nous œuvrions à la transformation numérique par petites touches à un monde « nativement » numérique. C’est d’ailleurs dans cet article, qui a été massivement relayé à l’époque, et abondamment commenté, que se trouve la fameuse phrase qui « résume tout » si j’ose dire, à savoir  « Software is eating the world » ou en français « le logiciel (ou le numérique) mange le monde ». Derrière cet article si inspirant, pointu et profond, on pouvait percevoir, en toile de fond, les travaux de Venkatesh Rao, découverts par deux de nos employés sur un blog. Nous avons tous été conquis par cette « œuvre » qui était le parfait reflet de ce que nous étions en train de vivre. Nous sommes dans un domaine – et le nom de FABERNOVEL en atteste – où le faire est indissociable de l’existence. Si vous ne faites pas, vous n’existez pas. Une vision sans exécution n’est qu’hallucination, comme disait Thomas Edison. Nous étions donc particulièrement heureux de prendre connaissance de ces travaux et nous imprégner d’une vision du monde à laquelle nous ne sommes pas forcément habitués lorsque nous vivons en Europe et peut être encore plus en France. Fort de postulat couplé à notre volonté de faire partager ce travail au plus grand nombre – car j’estime que tout le monde peut lire Breaking Smart comme je l’évoquais en préambule – nous avons décidé de le faire traduire et de l’éditer. 

Au même titre que les autres « grandes révolutions, notamment industrielles » – dixit Venkatesh Rao -, quel est justement « l’impact » du logiciel dans votre vie ?

C’est la raison d’être de FABERNOVEL. Ce qui nous intéresse, en premier lieu, c’est la diffusion du logiciel. J’en reviens à cette idée de « distribuer le futur », afin que celui-ci reste plus ouvert et plus facile à partager. Un des sujets qui reviennent en permanence, lorsqu’on réfléchit à Breaking Smart, et plus largement au numérique, est le renfermement sur soi. Une « attitude » que nous constatons en ce moment avec toute la paranoïa autour de l’intelligence artificielle qui deviendrait « mal intentionnée ». Ou encore l’image d’Epinal de la start-up qui démarre petitement avec deux étudiants dans un garage et qui « grandit » au point de devenir un gigantesque monopole. Tous ces sujets montrent que cela va extrêmement vite et qu’il y a, de facto, des opportunités exceptionnelles à saisir avec des services que nous ne connaissons pas encore, qui pourront sauver des vies, ou qui seront davantage empreints de légèreté comme nous pouvons le faire sur Snapchat, par exemple. Chez FABERNOVEL, nous nous posons deux questions : Comment distribuer et diffuser tout en faisant en sorte que ces choses-là restent assez ouvertes et accessibles à nos clients, le but étant qu’ils ne soient pas dépassés, cela va de soi. C’est un savant équilibre à trouver.

Comment expliquez-vous justement que la substantifique moelle du logiciel, comme évoqué dans l’extrait, n’a pu être appréciée qu’au sortir des années 1990 (« Le logiciel existe depuis longtemps mais ce n’est qu’au début des années 2000 qu’il est devenu fluide, c’est-à-dire indépendant du matériel informatique qui permet d’y accéder ») ?

La mère de toutes les lois en la matière, c’est la loi de Moore (relative à l’évolution de la puissance des ordinateurs) qui explique que la capacité de calculs double tous les 18 mois. Pour schématiser, c’est de plus en plus puissant et de moins en moins coûteux. Au bout d’un certain temps, on se retrouve avec une diffusion du numérique – au sens hardware – suffisante pour permettre à tout un chacun de travailler sur des logiciels indépendamment de la production du hardware. L’utilisation se banalise, ce qui permet à tout le monde et à n’importe qui de s’en emparer. Il y a, par exemple, les fameux « hackers » qui contournent et qui empêchent. L’exemple le plus fameux est sans conteste Richard Stallman, considéré comme le père du « logiciel libre » qui trouve insupportable, pendant ses études à Stanford au milieu des années 1970, de ne pas avoir accès au logiciel de l’objet dont il est propriétaire, en l’occurrence une imprimante. Donc il décide de « hacker l’imprimante » pour pouvoir disposer à sa guise du logiciel en question. Avoir accès au numérique sans se sentir contraint par des machines est, de fait, également un positionnement militant. Plus tard, certaines personnes ont compris -notamment chez Microsoft-, à la fin des années 1990, qu’il y avait également, autour de cette thématique, des enjeux éducatifs. Ils ont pris conscience, par exemple, de l’impérieuse nécessité de mettre des encyclopédies en ligne afin d’accéder plus facilement au savoir et à la recherche d’informations. Sans oublier toute la génération « du jeu vidéo », même si on en parle moins dans Breaking Smart, qui démarre également dans ces années-là et qui va créer des vocations. Dernière strate, le tournant des années 2000 et l’avènement des start-uppers avec cette idée que l’on pouvait créer une boîte et devenir ainsi le nouveau Larry Page ou Mark Zuckerberg.

J’aimerais maintenant évoquer la révolution sociétale qui en a découlé et m’arrêter sur la phrase « un acteur économique s’approprie rapidement une technologie émergente – en l’espèce un jeune utilise la programmation – pour exercer sur l’avenir une influence déterminante ». Comment analysez-vous ce postulat ?

Le plus enthousiasmant dans cette « vague technologique », c’est que tout le monde s’y retrouve. Personne ne peut être opposé à cela. In fine, en termes économiques, c’est ce qui va permettre de redistribuer les cartes. C’est également ce qui va permettre à une start-up de voir le jour et de connaître une réussite exceptionnelle et à des « anciens », si j’ose dire, qui sont passés à côté de la phase précédente de se réinventer.  Avec un accès facilité, des capacités de calcul, un logiciel libre, tout le monde, je le répète, a une part active à prendre au sein de cette « aventure ». L’émancipation et l’ouverture incarnent le fondement même du numérique.

Dernier extrait, celui relatif à Napster. « L’impact caché de cette révolution a été l’apparition d’un grand nombre de labels indépendants et un développement rapide de l’industrie du spectacle ». Comment expliquez-vous, qu’à l’inverse, une partie de l’opinion ne retienne que « l’autre face de la médaille, en l’occurrence l’effondrement du marché du disque. Comment analysez-vous cette perception ?

Je ne trouve pas cela si étonnant que des personnes issues du « monde d’avant » puissent se plaindre de leur dégringolade, dans ce cas très précis les majors qui tiennent l’industrie du disque. Car effectivement, les règles ont changé mais il faut tout de même garder à l’esprit – sans paraître trop vieux jeu- que le respect des droits d’auteur est une chose avec laquelle nous ne pouvons transiger. Ce n’est pas parce qu’un nouveau monde émerge qu’il est exempt de tout reproche, qu’il peut s’affranchir de tout. Citons, à titre d’exemple, les manœuvres de Google qui paye des sommes astronomiques à ces mêmes majors pour garder sur sa plateforme du contenu qui, normalement, est « copyrighté ». Il y a beaucoup d’histoires de gros sous dont n’ont pas forcément connaissance les consommateurs. Car, in fine, il est difficile de savoir si suffisamment d’argent revient aux artistes et à la création. Le nouveau monde est loin d’être parfait. Il faut retenir de Napster l’histoire d’un entrepreneur et d’une technologie – le peer to peer- qui a permis des choses totalement incroyables, notamment de bouleverser, à tout jamais, une industrie.

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