Tellement habitués à dire « bpi » ou « bpifrance », on en oublierait presque l’acronyme pour Banque publique d’investissement. Fondé en 2013 cet organisme publique regroupant Oséo, CDC Entreprises, le FSI et FSI Régions s’est rapidement imposé dans le paysage économique français. Depuis cinq ans à sa tête, l’énarque Nicolas Dufourcq rempile pour un second mandat. Bilan et perspectives alors que se tient, ce 11 octobre, l’événement Bpifrance inno génération 2018.

 


Forbes. Vous avez participé à la construction de bpifrance depuis ses débuts en 2013. Après seulement cinq ans d’existence comment expliquez-vous l’inscription rapide de cette entité dans le paysage économique ?

Nicolas Dufourcq : Bpifrance s’est installé rapidement dans le paysage. Tout se passe comme si nous existions depuis très longtemps.

Parlons du profil organisationnel : la construction de l’objet est en grande partie accompli avec un fonds souverain, une banque d’entrepreneurs, une agence, une banque de garantie et d’assurance et un grand cabinet de conseil et d’accompagnement des entrepreneurs. Tout cela dans un œuf qui s’appelle bpifrance. 2 600 salariés. 50 agences.

Nerf de la guerre, les 50 agences qui incarnent tous ces métiers auprès du client final et qui ont un rôle de dialogue tactique et stratégique avec tous nos clients. Un rôle psychologique essentiel puisqu’elles sont là pour donner envie et confiance en soi aux entrepreneurs. C’est la base de l’investissement.

Le bilan de bpifrance a doublé. Les volumes d’investissements annuels en fonds propres ont doublé. Tout a doublé en cinq ans.

Nous avons largement contribué à la reprise de l’économie française sur le versant de la psychologie collective et la culture de l’entrepreneuriat, mais aussi sur le versant plus technique des capitaux injectés. Tout cela, c’est le bilan de ces cinq dernières années. Des résultats atteints grâce à un cap clair, une vision claire, des équipes formidables et le soutien des clients et des pouvoirs publics qui ont observé avec intérêt la marche rapide de la construction puis ont adhéré au projet.

Forbes. Vous parliez de reprise économique, à l’inverse, craignez-vous et anticipez-vous un retournement ?

N.D : C’est la fatalité du cycle économique. Il y aura un retournement, c’est inévitable, sans que nous puissions savoir quand exactement. Mais à ce moment-là, bpifrance sera plus que jamais une banque contracyclique dans tous ses métiers. Dans le crédit nous accompagnerons les entreprises, on ne se retirera pas. En fonds propre on continuera d’investir, et d’autant plus que les valeurs auront baissées. Et dans l’accompagnement, nous serons plus que jamais aux côtés des entrepreneurs. Le financement de l’innovation est conçu pour traverser la crise. On s’y prépare activement.

Forbes. Après ce premier mandat, que préparez-vous pour les années à venir ?

N.D : Dans les années qui viennent, nous avons plusieurs grands chantiers, notamment dans le financement de l’innovation avec le financement de la deeptech avec des plans annoncés en juillet au conseil de l’innovation. Il s’agit de participer au transfert de technologie pour accompagner les chercheurs-entrepreneurs et les aider à créer des start-up de la deeptech que nous allons accompagner en capital, capital-risque…

Nous allons également construire une relation renforcée à la création d’entreprise. Nous finançons chaque années 40 000 euros de crédits à la création d’entreprise que nous garantissons. Nous souhaitons désormais aller plus loin et reprendre la fonction de tête de réseau, c’est-à-dire de subventionnement des réseaux associatifs d’aide à la création d’entreprise. Jusqu’à présent nous étions là jusqu’à ce que l’entrepreneur se lance, nous voulons désormais accompagner, notamment dans les quartiers et territoires fragiles la création d’entreprise. Nous étions déjà présents dans l’accompagnement de la création des TPE, ETI et start-up et même des grands groupes, mais nous n’étions pas présents sur le tissu diffus des territoires fragiles.

Tous les accompagnements vont représenter 60 millions d’euros par an.

Nous avons un axe majeur d’accompagnement autour de l’industrie autour du French Fab. Prêts, fonds propres, et création d’accélérateurs. Nous signons des conventions avec les fédérations de l’automobile, de l’aéronautique, de la plasturgie, de l’industrie…

Puis nous allons accompagner les entreprises françaises avec des missions de conseil, d’accélération et de passage à l’étranger. Au total, nous allons faire passer 4 000 entreprises par nos accélérateurs.

Forbes. Pourquoi ce choix des accélérateurs, même dans l’industrie ?

N.D : Nous sommes en effet partis du conseil. Puis rapidement, nous nous sommes dit que ce que nous faisions pour les start-up avec les accélérateurs, nous pouvions le faire pour les PME, les ETI, et pourquoi pas pour les chercheurs, les fonds d’investissements… Le concept d’accélérateur contient une promesse de benchmark collectif extrêmement puissant. L’idée est de rompre la solitude de l’entrepreneur : 15 ou 20 boîtes qui travaillent ensemble, qui voyagent ensemble.

Il y a quelque chose de collectif dans l’écosystème avec la culture du coup de main, de la transversalité. C’est un biotope. Cette réussite-là doit être dupliquée à l’industrie et aux autres secteurs. Il faut mettre du collectif dans les entreprises.

Forbes. Le modèle de « start-up nation » vous parle ?

N.D : nous avons été synchrones. Nous sommes déjà une start-up nation ! Il faut ensuite que ce concept tienne dans la durée. Il ne faut pas que ce soit un moment, mais que cela devienne consubstantiel d’une génération. Nous devons en parallèle redevenir la grande nation industrielle que nous avons été.

Forbes. Nos ingénieurs sont bien formés, mais il y a un mouvement de départ des ingénieurs vers les GAFA, comment les retient-on ?

N.D : Aujourd’hui, nous assistons à un mouvement de retour. La France est désormais plus attractive, les Etats-Unis un peu moins. Cela fonctionne par vague. Ceux qui étaient partis aux Etats-Unis il y a dix ans sont en train de revenir, notamment parce que le coût de la vie est monstrueux là-bas. Nous avons en revanche un tel potentiel intellectuel en France que les GAFA s’installent et installent leurs labo, comme ils l’ont fait avant à Berlin et en Israël.

Forbes. Quel est le rôle de bpifrance dans l’attractivité perçue de la France ?

N.D : Nous avons été une infrastructure de la French Tech en financement, soutien… L’existence de ce tissu incroyable, avec 10 000 start-up françaises qui sont toutes passées chez nous, est le soubassement de la French Tech qui fait l’admiration des étrangers aujourd’hui. Nous avons été moteur de cela. Et nous avons beaucoup communiqué.

Quand je dis qu’elles sont toutes passées chez nous, cela signifie qu’elles ont toutes commencé chez nous par la petite subvention qui permet de démarrer et qui est le cadeau de l’Etat aux jeunes entrepreneurs français. C’est la bourse French Tech et aucun acteur privé ne peut se substituer à l’Etat pour la subvention. C’est son rôle.

Ensuite, on passe sur du crédit et des fonds propres. Sur les fonds propres en capital-risque nous avons une part de marché de l’ordre d’une dizaine de pourcents.

Nous finançons massivement les fonds privés et nous avons un taux d’emprise sur les fonds privés de l’ordre de 20%. C’est comme cela que ça tient, que ça prospère. Les fonds d’investissement privés n’existeraient pas si nous ne mettions pas d’argent chez eux. Par ailleurs, ils n’auraient rien à se mettre sous la dent si nous, fonds publics, nous n’avions pas subventionné très tôt les start-up. Tout cela est un immense jardin qui doit être cultivé et arrosé.

Avec les premières aides, les entreprises peuvent ensuite aller chercher les business angels, puis l’amorçage qui n’existerait pas si nous n’avions pas mis la moitié des sommes, puis le capital-risque dont 15 à 25% de l’argent provient de bpifrance.

La partie politique industrielle, c’est le don, c’est sur le budget de l’Etat. La partie fonds de fonds, c’est comme une banque qui fait un investissement et qui aura des rendements significatifs : ils permettront dans la durée et de manière pérenne et autoporteuse d’alimenter le système français. En fonds de fonds nous faisons 1,5 fois en retour sur investissement.

Forbes. C’est un risque de subventionner des entreprises qui sont au départ de simples projets. Comment gérez-vous ce risque ? Quel est le taux d’échec des entreprises passées par bpifrance ?

N.D : avec une équipe de 850 scientifiques, d’ingénieurs qui évaluent les projets. Avec aussi des concours gérés par des entrepreneurs et des scientifiques.  

Certaines entreprises passent par le pass French Tech, mais pas toutes. Dans certaines région, qui participent au financement de la bourse, il est imposé d’intégrer un accélérateur.

Concernant l’échec, quand on prend la bourse et l’avance sur remboursement, nous avons 55 à 60% des entreprises qui survivent aux premières années au point de rembourser le prêt à taux zéro ou l’avance sur remboursement. C’est l’indicateur. Donc nous avons 40 à 45% des entreprises qui ne remboursent pas car elles ont disparues. Certains vous diront que 55% de remboursement c’est trop car cela prouve que nous n’avons pas pris assez de risques. Ils ont peut-être raison, mais c’est une question de crédit budgétaire. Or, c’est de l’argent public.

Interview publiée dans le 4ème numéro de Forbes France, septembre, octobre, novembre 2018