Répondre à ses mails pendant un rendez-vous, envoyer un texto en rédigeant son business plan … Autant de gestes anodins mais qui, une fois superposés, nuisent gravement à notre pensée. Zoom sur le multitasking, entre impératif de la notification et illusion de l’efficacité.

En ce mois d’août, vous réservez peut-être vos billets d’avion tout en assistant à une réunion. Vous avez pourtant l’impression de suivre la discussion attentivement. Félicitations, vous êtes en plein multitasking ! Derrière ce terme, se cache le fait d’accomplir plusieurs tâches simultanément. Mais voilà, comme l’explique le Pr. Dr. Théo Compernolle, neuropsychiatre et auteur de Comment déchaîner votre cerveau, c’est déjà là que le bât blesse : le cerveau pensant est incapable de se concentrer sur deux choses à la fois. Il doit en permanence commuter entre les tâches.


 « Le multitasking nous rend pathétiquement inefficaces »

L’American Psychology Association estime que le multitasking peut causer 40% de perte d’efficacité. En parallèle, d’après une étude menée par le Bryan College, ce manque de productivité coûterait 450 milliards de dollars par an à l’économie états-unienne. Un phénomène tout sauf anecdotique donc.

Ces « switch » perpétuels nous font perdre du temps, de l’énergie, et altèrent la profondeur de la réflexion et de l’apprentissage. Un phénomène expérimenté par Andrew Filev, fondateur et CEO de Wrike, une des plates-formes de gestion du travail collaboratif les plus utilisées dans le monde : « quand je suis en ‘mode réflexe’, je réponds immédiatement à mes sollicitations. Mais si quelqu’un me demande ce que j’ai fait dans la journée, je sais que j’ai beaucoup travaillé, mais qu’ai-je vraiment accompli ? »

Le diagnostic du Pr. Dr. Théo Compernolle est sans appel : « le multitasking nous rend pathétiquement inefficaces ». C’est la tyrannie de la notification qui fait de notre cerveau un organe uniquement réactif, à défaut de développer sa pensée profonde, source de l’innovation et de la créativité. « À terme, le cerveau s’optimise pour la succession rapide de tâches, mais ce au détriment de la réflexion », explique Andrew Filev.

D’autant qu’avec la révolution numérique, les tentations de passer à un autre écran sont nombreuses. Le Pr. Dr. Wim Pullen estime que les employés qui travaillent en open-space sont distraits toutes les deux minutes en moyenne [1]. Le multitasking serait-il une manière de se soustraire aux problèmes en se cachant derrière la sensation trompeuse d’être débordé ? On va au plus pratique, mais pas forcément au plus logique.

« Switch » is the new « think »

Qu’en est-il alors pour les digital natives, cette génération née avec un smartphone greffé à la main ? Si l’on se fie à l’évolution de l’humanité, on pourrait penser qu’une mutation génétique leur permettrait d’être des multitaskers aguerris. Le Pr. Dr. Théo Compernolle y croyait également : « il y a dix ans, quand le smartphone a commencé à être présent dans toutes les poches, je pensais que le multitasking était un problème générationnel et que l’espoir se trouvait chez les digital natives ». Verdict ? « C’est la déception la plus importante de toute ma recherche ». S’il y a bien une évolution, ses conséquences ont un prix.

La Chambre de Commerce des États-Unis rapporte que le multitasking est en passe de modifier notre cerveau en lui permettant de « switcher » plus rapidement entre les tâches ; mais cette faculté se développe au détriment de notre pensée profonde et créatrice. Comme le dit l’écrivain Nicholas Carr, repris par Andrew Filev « les multitaskers sont plus à même de se reposer sur des idées et des solutions conventionnelles plutôt que de se challenger avec des lignes de pensée originale ».

Au-delà de l’inefficacité qu’il génère, le multitasking entraîne également des difficultés à hiérarchiser les impératifs. Or, pour Andrew Filev, la priorisation est l’une des clés de la performance dans l’entreprise : « il est physiquement impossible de tout faire au bureau. La nécessité de cerner ses priorités est encore plus importante dans le travail d’équipe parce que si nos priorités sont différentes de celles des autres – ce qui peut arriver, il peut aussi arriver que rien ne soit fait ».

La concentration à l’épreuve des incessantes distractions

Rien ne sert de se trouver des excuses ! D’après une étude de David Strayer, directeur du laboratoire des sciences cognitives à l’université de l’Utah, 98% des êtres humains sont incapables de faire du multitasking. Si ce phénomène résulte des incessantes sollicitations liées à l’environnement de travail, Andrew Filev et le Pr. Dr. Théo Compernolle évoquent d’une même voix des solutions pour en finir avec le flot continu de distractions : rassembler les tâches analogues et les regrouper, s’en occuper les unes après les autres, prendre une demi-heure pour répondre à ses mails, puis une heure de réflexion sur un projet, etc.  

Il faut également se donner le temps de s’écouter. Faire de courtes pauses permet au cerveau de repartir de zéro et de préparer la transition vers une nouvelle activité. Andrew Filev insiste sur la nécessité de s’accorder des moments pour penser. « C’est très important de simplement s’asseoir et se demander : ‘quelles sont mes priorités ? Qu’est-ce qui est important et que j’ai envie d’achever aujourd’hui ?’ Vous rentrerez chez vous le soir avec un sentiment de travail bien fait ». Inutile de rappeler la nécessité de séparer la vie privée de la vie professionnelle et de ne pas s’éparpiller pendant les réunions ; vos mails peuvent en attendre la fin.

Les impératifs sont ceux que l’on se crée : apprendre à découper son temps pour (re)devenir, selon l’expression de l’entrepreneur, « le boss de son cerveau ».

[1] D’après une étude menée sur 50 000 sujets pour le Center for people and buildings, University of Delft en 2017

Nelly Pailleux