Nous devons former nos jeunes à entreprendre dans l’économie sociale et solidaire parce que l’économie classique est arrivée au bout d’un cycle, que la COVID 19 va augmenter le nombre de chômeurs qui ne pourront pas retrouver un emploi dans l’économie classique et que l’économie sociale et solidaire est le reflet des nouvelles attentes des citoyens consommateurs.

Déjà bien avant que la COVID 19 n’apparaisse, au niveau macroéconomique les chiffres rendaient compte que depuis le début des années 1980, la richesse produite par les pays industrialisés progresse à un rythme de moins en moins soutenu. Certains économistes parlent depuis plusieurs années de stagnation séculaire.


En 2019, l’économie mondiale a connu sa pire année depuis la crise financière de 2008, avec un taux de croissance tombé à 2,4 % seulement. A Davos en janvier 2020, cela était déjà expliqué par la baisse concomitante de la production et des échanges. Avant même la guerre contre la COVID 19, des questions relatives aux limites d’un modèle économique à croissance infinie basé sur des ressources naturelles limitées étaient présentes accentuées par les questions autour du réchauffement climatique, des attentes liées au développement durable, les circuits court en alimentation, la qualité de vie, la cohésion sociale…

Avec la COVID 19 la situation économique se dégrade. En ce qui concerne l’emploi, chaque mois un triste record est battu.
En avril, le nombre de demandeurs d’emploi sans aucune activité (catégorie A) s’est accru de + 843 000 par rapport à mars. Depuis la mise en place, en 1996, de ces séries statistiques, cette hausse est sans équivalent. Elle est encore plus forte (+ 22,6 %) que celle relevée en mars – pourtant qualifiée d’historique à l’époque (+ 7,1 %). Sur les mois de février, mars et avril, les personnes, privées de travail et à la recherche d’un poste, ont vu leur nombre s’envoler de 1,065 million (+ 30,3 % depuis fin janvier). Elles sont désormais un peu plus de 4,575 millions dans cette situation, un niveau, là encore, inédit, puisque la barre des 4 millions n’avait jamais été franchie jusqu’à présent. Dans ses dernières prévisions, la Commission européenne anticipe que le chômage français sera légèrement au-dessus de 10 % à la fin de 2020.

Il faut rajouter à cela le chômage partiel. En mars, au début de l’épidémie de Covid-19 en France 7,2 millions de travailleurs se trouvaient en situation de chômage partiel, 8,8 millions en avril et 7,9 millions en mai. Deux régions, l’Île-de-France et Auvergne Rhône-Alpes, concentrent le plus de salariés indemnisés en activité partielle. Les trois secteurs les plus touchés sont les services aux entreprises (842 000 salariés), l’hébergement et la restauration (663 000) et celui du commerce (637 000).

En ce qui concerne le PIB, le 7 juillet, dans sa première prévision de croissance pour l’ensemble de 2020, l’institut de la statistique nationale a prévu un recul du produit intérieur brut (PIB) en France de 9%. Il est à noter que le PIB ne comptabilise pas certaines richesses créées dans la mesure où cet indicateur du dynamisme économique s’appuie uniquement sur la comptabilité nationale – et donc sur ce qui est déclaré à l’État. Ainsi, les activités bénévoles, les activités domestiques et les activités non marchandes comme des éléments créateurs de richesses – ou pouvant créer sur le long terme de la croissance – ne sont pas comptabilisées dans le PIB. En clair, une grande partie de l’économie sociale et solidaire n’est pas prise en compte. Or cette économie sociale et solidaire est le reflet des nouvelles attentes des citoyens consommateurs qui veulent une autre économie.

Un professeur d’histoire pourrait rappeler que l’économie sociale date du Moyen-Age. L’économie solidaire pour sa part apparait dans les années 70 concomitamment à l’avènement de nouveaux mouvements alternatifs (écologie, féminisme, critique de la consommation et productivisme) et du contexte économique marqué par le chômage des années 80. Les deux ne se parlaient pas et trouvaient plein de raisons « identitaires » de ne pas se rapprocher. Mais face à la crise des financements de 2000, l’économie sociale et l’économie solidaire se regroupent. Ces organisations bénéficient en 2014 d’un cadre juridique renforcé par la loi n°2014-856 du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire.

Aujourd’hui l’ESS représente 10,5% du PIB, 14% de l’emploi privé, emploie 2,3 millions de salariés au sein de 221 000 établissements employeurs soit 10,5 % de l’emploi total, 13,9 % des emplois privés, 15 % de l’emploi des femmes. Le nombre de salariés a augmenté de 25 % depuis 2000. Entre 2010 et 2018, ce secteur a connu une croissance soutenue de 3,5 %, avec plus de 70 000 emplois créés alors que dans l’économie classique cette croissance est bien moindre. Dans le cadre de sa Stratégie Europe 2020, l’Union Européenne développe un train de mesures en faveur de l’ESS, tant pour des raisons de croissance économique que de cohésion sociale. Le poids relatif de l’ESS dans l’ensemble de l’économie est en effet de plus en plus significatif. L’ESS est surtout le principal pourvoyeur de solutions locales pour le développement économique, l’emploi et la cohésion sociale et territoriale, Elle est plébiscitée par les élus territoriaux, qui en connaissent sa vraie valeur et mesurent sa capacité à développer une économie à impact social et pourvoyeuse d’emplois. Les entreprises sociales et solidaires sont déjà très actives et répondent aux attentes des habitants, notamment des plus fragiles.

Au fil du temps, les organisations de l’ESS sont apparues et se sont structurées sous la forme de coopératives, de mutuelles, d’associations, de fondations et de sociétés commerciales respectant des critères d’utilité sociale. Ces entités qui inscrivent l’impact social dans leur raison d’être ainsi que la gouvernance démocratique lient bénévoles et salariés, bénévoles élus et dirigeants salariés. Mais l’ESS doit faire face à des baisses de financement.

Le monde associatif a dû, doit et devra faire face à une réduction et une complexification des financements. Avant la guerre sanitaire à laquelle le pays fait face, il était déjà observé une baisse des subventions publiques de 17% en 6 ans. Ceci est très important lorsque que les financements publics représentent 44% du financement total du secteur associatif. Les modalités d’accès aux financements ont elles aussi évolué avec une croissance de 75% des appels à projet ou commandes publiques. Il est difficile pour des bénévoles de répondre à un appel à projet. De ce fait les associations doivent adapter leur offre aux cahiers des charges et garder des coûts les plus bas possibles pour être choisies. De nombreux responsables de l’ESS avouent mal connaître ces nouveaux dispositifs de financement. Par ailleurs, les bénévoles actuels sont prêts à se mobiliser pour une action locale et ponctuelle mais pas pour une prise de responsabilité. Le modèle économique de l’ESS est également marqué par la baisse des dons (-4,2% entre 2017 et 2018), induite par cinq réformes fiscales douloureuses : suppression de la réserve parlementaire, des contrats aidés et de l’impôt sur la fortune (ISF), hausse de la contribution sociale généralisée (CSG), prélèvement à la source.
Des alternatives aux subventions publiques peuvent être trouvées auprès de financeurs spécialistes tel que la caisse des dépôts et consignations (CDC) ou la banque publique d’investissement (BPI France). Ce type de financement bien que très utile pose néanmoins la question d’une dépendance à des financement ponctuels et pas automatiquement renouvelés.

Les associations, pour réaliser leur mission, utilisent un modèle économique, résultat d’un arbitrage entre leur projet, leur logique d’action, et leurs ressources financières et économiques. Certaines vont fonctionner sur la base de subventions et des prestations publiques avec des salariés qui travaillent à temps partiel. Leur avenir est incertain et donc il est difficile pour elles de se développer. D’autres vont mettre en place des activités génératrices de revenus qui peuvent même leurs permettre de devenir propriétaires de leurs locaux ou de recevoir des loyers qui sont réinvestis. En revanche, en allant sur le terrain d’activités marchandes elles sont confrontées à la concurrence.

Il faut donc former à l’entrepreneuriat social et solidaire.

Pour trouver cette autonomie financière et survivre, les acteurs historiques de l’ESS ont cherché à créer des activités génératrices de revenus (recyclerie, chantier d’insertion par le travail…) et les nouveaux arrivants comme l’entrepreneur social ont développé des innovations sociales (ferme bio, import export solidaire, commerce équitable…). Un mouvement de professionnalisation des acteurs de l’ESS s’est ainsi enclenché et se généralise (incubateurs, accélérateurs d’innovations sociales, labélisation des placements à caractère solidaire…).

Les nouveaux acteurs de l’économie sociale et solidaire doivent comme tout entrepreneur savoir passer de l’idée à l’action avec méthodologie. Ils doivent comprendre leurs marchés, et en réalisant une étude marketing, ils identifieront les acteurs, les différents facteurs clés de succès à maîtriser. Ils affineront la réalité du produit ou du service proposé. Il leur faut évaluer les risques liés à l’entrepreneuriat, construire le plan d’action pour les prévenir puis réaliser un Business Plan et comprendre comment construire une campagne de financement participatif.

Ils seront amenés à recruter des collaborateurs qui doivent être en adéquation avec les valeurs de l’ESS et donc maîtriser les techniques de recrutement. Un fois l’embauche réalisée ils leur faut prendre conscience de leurs multiples obligations d’employeurs quotidiennes (fournir au salarié les moyens de réaliser son travail), mensuelles (paie), annuelle (entretien professionnel).
Ensuite, dans la gestion opérationnelle ils devront maîtriser la fabrication du produit ou du processus de création du service, les relations avec les fournisseurs mais aussi les clients. En ce qui concerne le pilotage financier, ils devront savoir émettre des factures, élaborer un suivi des dépenses et savoir comment tenir une comptabilité.

Ils doivent aussi savoir gérer des stocks afin de ne pas avoir de rupture et en même temps de ne pas dépasser la capacité de stockage.

Ainsi un innovateur social qui voudrait se lancer dans le maraîchage biologique doit maîtriser les techniques professionnelles en se formant dans le cadre d’un brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole (BPREA), spécialité maraîchage bio mais aussi maîtriser les fonctions supports de l’activité paysanne telles que la comptabilité, la gestion de la ferme, la vente et la communication.
Par exemple, Maxime de Rostolan ancien ingénieur s’est formé afin de créer Fermes d’Avenir. L’objectif est d’accélérer la transition agricole, en faisant pousser des fermes agro écologiques partout en France. Les fermes agro écologiques sont des fermes qui permettent de nourrir la population avec des aliments sains et qualitatifs (goût, maturité…), en préservant le capital naturel planétaire (eau, sols, climat, biodiversité…) et en garantissant une activité viable, vivable et résiliente pour les agriculteurs.

Mais parce que l’activité de cet entrepreneur s’exerce dans le cadre de l’ESS, il est important de savoir mesurer l’impact social d’une telle entreprise. Selon le Conseil Supérieur de l’Économie sociale et solidaire (CSESS) l’impact social est l’ensemble des changements (évolutions, inflexions, ruptures) positifs ou négatifs, attendus ou inattendus, et durables engendrés par les activités mises en place sur les parties externes, les parties directes ou indirectes ou encore sur la société en général et attribuables à ces activités. Ces impacts peuvent être de nature environnementale, économique ou sociale.
Ainsi l’entrepreneur doit chercher à construire autour d’indicateurs une mesure de l’impact social pour guider sa stratégie et piloter son activité et surtout s’engager dans une logique d’amélioration continue. Par exemple une entreprise sociale et solidaire qui aide à l’équipement en lampes solaires peut mettre en place les indicateurs suivants : évolution de la consommation d’énergie perçue et réelle, évolution de la part du revenu allouée au paiement des factures, amélioration de l’hygiène et de la santé des personnes composant le ménage, évolution du sentiment de bien-être dans son logement.
Grâce aux résultats de cette mesure de l’impact social il pourra communiquer en essayant de rendre visible ses actions, instaurer une nouvelle forme de dialogue avec ses partenaires, basée sur des éléments chiffrés et sur la transparence. Cela permet aussi de reconnaître et valoriser le travail des salariés.

Travailler et surtout créer une entreprise dans l’ESS nécessite de nombreuses compétences et surtout une véritable envie qui doit apparaître dès le plus jeune âge. Aussi faut-il responsabiliser les élèves dès le primaire et tout au long de leur scolarité. C’est avant l’adolescence que de nombreuses prises de conscience se réalisent. Le cas Greta Thunberg n’est pas isolé. Mais comment passer de la prise de position à l’action avec tout ce que cela implique de responsabilités.

En novembre 2017, le rapport du Haut Comité pour la Vie Associative (HCVA) a notamment formulé quatre propositions. Il s’agit d’abord de sensibiliser les acteurs de l’école, ensuite de renforcer, développer, pérenniser les dispositifs puis d’inscrire l’école dans son environnement et enfin d’inviter les associations à accueillir les jeunes et les intégrer dans le projet associatif. Pour cela il faut d’abord favoriser l’engagement des jeunes à l’école pour une citoyenneté active.
En effet il convient de développer les prises de responsabilités dès l’école. Ainsi le HCVA est convaincu que dès l’âge de 6 ans, les enfants peuvent être encouragés à s’engager, à leur mesure, pour l’intérêt général. L’idée est de favoriser la participation des élèves à la vie de la classe et de l’établissement. Ainsi la bonne pratique du « parrainage » de plus jeunes est mise en avant. En effet, apprendre à un élève qu’il peut accompagner un plus jeune, c’est déjà l’encourager à s’intéresser aux autres et à être acteur de l’intérêt général. Les conseils municipaux des enfants sont une autre initiative qui les rend acteurs de cet intérêt général.

Ensuite, pour les plus âgés, dès qu’ils s’engagent dans le monde associatif, il faut leur donner de la visibilité en permettant de témoigner au sein de l’établissement des réalités concrètes qu’ils vivent en faveur de l’intérêt général, et susciter auprès de leurs camarades l’envie de s’engager.
Les élèves sont, pour une part non négligeable d’entre eux, investis dans des associations sportives. La communauté sportive et son tissu associatif, dont les fédérations, peuvent ainsi, à titre d’illustration, constituer un puissant relais pour faciliter l’expérience des valeurs et des pratiques du monde associatif tout comme le secteur culturel ou humanitaire.
La réforme du lycée général et technologique permet d’aborder l’économie sociale et solidaire et même l’entrepreneuriat dans l’ESS à travers le choix de l’option « Management et gestion » en classe de seconde. L’enseignant doit néanmoins être en mesure de savoir faire le lien avec la loi PACTE (Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises).

Le programme d’enseignement optionnel de management et gestion de seconde générale et technologique paru dans le Bulletin Officiel est d’ailleurs très clair puisqu’il indique trois axes :

  • S’engager et entreprendre, de l’intention à la création
  • Organiser et décider, des objectifs à la réalisation
  • Évaluer et évoluer, du pilotage aux développements numériques

Pour accompagner cet enseignement, l’association Rencontres Entreprises Enseignants (R2E) a d’ailleurs créé le concours « Parcours Entreprendre » en partenariat avec Hachette et l’ONISEP et marrainé par Philippine Dolbeau, qui a imaginé sa première entreprise alors qu’elle était au lycée en cours d’économie. Le concours est doté de trois prix dont un de l’économie sociale et solidaire grâce à un partenariat avec L’ESPER (L’Economie sociale partenaire de l’Ecole de la République). Plus de 750 élèves de 17 académies différentes ont participé au concours. De nombreux dossiers de créations d’associations ont été reçus dans la catégorie ESS ce qui confirme l’intérêt de cette génération pour les problématiques touchant le gaspillage alimentaire, l’aide aux personnes en difficultés ou l’écologie. Plus de 2500 personnes ont participé à distance à la cérémonie de remise des prix organisée le 5 juin 2020, animée par Laure Closier, journaliste de RMC et BFM Business, preuve de l’intérêt des lycéens et de leurs enseignants pour l’entrepreneuriat.

Il apparaît en effet que cet intérêt pour l’économie sociale et solidaire est partagé par de nombreux enseignants d’économie gestion mais également par des enseignants d’autres disciplines. Ainsi, nous en avons rencontré, à l’occasion d’un événement organisé par l’association R2E au campus de la Croix-Rouge sur le thème l’entrepreneuriat dans l’enseignement, qui a rassemblé une centaine de professeurs de toutes disciplines. Dans ce cadre ils ont pu visiter l’accélérateur d’innovation sociale de la Croix-Rouge, découvrir les actions de l’ESPER pour faire connaître l’ESS aux élèves et le rôle de la banque de France dans l’entrepreneuriat.

Pour conclure, il faut bénéficier d’un effet de levier auprès des élèves il est nécessaire de former les enseignants à l’ESS.

En effet, il n’est pas envisageable de laisser les élèves dans une démarche autodidacte de découverte de l’économie sociale et solidaire. D’ailleurs le HCVA propose que dans le cursus de formation des enseignants, une place soit faite au thème de l’association (son histoire, le fonctionnement, le paysage…).

C’est un sujet qui a été pris en compte dès 2017 par le ministère de l’éducation nationale à travers le catalogue des formations nationales du Centre d’études et de formation en partenariat avec les entreprises et les professions (CEFPEP). Ainsi il est possible pour un enseignant quelle que soit sa discipline de suivre des formations sur la création d’entreprise ou d’association dans l’ESS en immersion dans différentes organisations de l’ESS : ENACTUS, l’ESPER, la Croix-Rouge, R2E… Certaines de ces formations sont déclinées dans un grand nombre d’académies.

Pour que cette volonté ministérielle devienne réalité et afin de mettre en place un cercle vertueux qui comprend la formation des enseignants, la sensibilisation des jeunes et le développement de l’entrepreneuriat sociale et solidaire, nous avons besoin d’un engagement fort des associations et des entreprises. Ces dernières doivent accueillir des enseignants dans le cadre de leur formation continue et participer notamment aux côtés d’acteurs comme R2E à l’organisation et au financement des concours des élèves sur le thème de l’ESS pour favoriser leur motivation et leur engagement.

 

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