Lassé de l’inertie administrative et des lourdeurs réglementaires « à la française », Alain Thébault, fondateur de SeaBubbles, va déployer les ailes de sa start-up à l’international où la demande pour ses « bateaux volants » ne cesse de croître.  L’entrepreneur confie en exclusivité à Forbes France les raisons de son choix.   

Vous avez déclaré, au cœur de l’été, « nous ne resterons pas en France si cela devient trop compliqué. On va aller là où c’est le plus simple ». Qu’en est-il aujourd’hui ?


Nous avons créé notre start-up en France il y a maintenant 18 mois et nous employons actuellement 15 salariés. Malheureusement, nous ne sommes plus en mesure de conserver toutes nos activités en France et nous allons lancer SeaBubbles International, car nous avons pléthore d’investisseurs qui souhaitent nous rejoindre à l’étranger où nous allons également bénéficier de l’aide de certaines autres métropoles pour contribuer à ce projet. Pour autant, je suis très heureux en France, je suis Français, mais force est de constater qu’en matière de réglementation, notre pays n’est pas le plus flexible. J’aime beaucoup Anne Hidalgo qui a une vraie vision pour Paris et qui a été la première à nous aider. D’ailleurs, en vertu de cette « fidélité », nous allons faire naviguer deux ou trois « bulles » en octobre prochain sur la Seine. Tout comme j’ai beaucoup d’estime pour le président Macron, pour lequel j’ai voté, et qui apporte un véritable vent de fraîcheur. Ces deux personnalités, chacune à leur manière, font bouger les lignes.  Malheureusement c’est insuffisant, surtout pour une start-up comme la nôtre qui connaît une croissance très forte. Nous ne pouvons plus, également pour cette raison, nous cantonner à la France.

Quels sont les autres pays au sein desquels vous avez senti une appétence toute particulière pour votre produit ?

Nous avons récemment eu l’honneur d’accueillir à bord d’un « Bubble » notre premier chef d’état, en la personne de Doris Leuthard (présidente de la Confédération suisse) accompagnée de quatre conseillers d’état (l’équivalent de nos ministres, ndlr). Nous avons, à cette occasion, senti une dynamique très forte, et les pouvoirs publics suisses sont particulièrement sensibles aux thématiques de développement durable. Actuellement, nous construisons des Bubbles en Suisse mais nous partons ce mercredi à San Francisco rencontrer l’un des cofondateurs d’un des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). Après avoir acquis une certaine stabilité, le temps est désormais à l’accélération. Nous souhaitons être les premiers partout et nous déployer dans des dizaines de villes. Aujourd’hui, nous devons faire face à des demandes du monde entier et, dans ce contexte, nous ne pouvons pas garder les deux pieds dans le même sabot, en l’occurrence se « contenter » de la France, comme souligné en préambule.

Comment expliquez-vous justement qu’une ville comme Chicago, attirée par le projet SeaBubbles, soit capable de modifier sa réglementation quand la France semble renâcler à cela ?

Je ne dirais pas que la France est complètement fermée sur cette question. Pour vous donner un exemple concret, nous avons, au sein de notre capital, un actionnaire américain qui dit souvent : « SeaBubbles est un peu comme l’iPhone à l’époque Nokia ». Tout le monde parle de disruption et nous proposons un engin électrique qui mélange un peu les codes du bateau, de l’avion et de la voiture. Dès les prémices, j’ai voulu concevoir un engin iconique et intemporel, à l’image de l’iPhone. Pour nous, la difficulté est de faire face à une avalanche de demandes alors que nous sommes tout petits. Nous sommes en train, pour remédier à cela, de poser les jalons d’un processus d’industrialisation et malheureusement nous ne pouvons pas le faire en France qui ne possède pas le « niveau de réactivité » nécessaire.  A New York, il est possible de circuler à plus de 50 km/h et nos discussions avec les autorités locales sont ainsi plus simples à mener

Estimez-vous  justement que la vitesse de croisière de vos SeaBubbles (entre 30 et 50 km/h) constitue, paradoxalement, un frein à votre déploiement dans la capitale où la réglementation en vigueur interdit de circuler à plus de 12 km/h  sur la Seine dans le cœur de Paris ?

Nous considérons, Anders et moi (Anders Bringdal, ancien champion du monde de planche à voile et cofondateur de SeaBubbles) que nos demandes formulées auprès des différents pays sont raisonnables. Nous sommes, comme vous le soulignez, sur une demande oscillant entre 30 et 50 km/h au cœur des villes. Ce que nous demandons à Paris est de pouvoir obtenir le droit de faire « voler nos bateaux » à une vitesse similaire à celle en autorisée sur les voies sur berge. Actuellement, cette réglementation est insuffisante et nous empêche d’être utile au plus grand nombre. Par ailleurs, cela nous contraint à voler de manière très lente, loin de la vitesse naturelle nécessaire à un Bubble pour atteindre sa pleine mesure. Nous avons un bilan énergétique bien meilleur en allant plus vite. Un avion, par exemple, consomme énormément d’énergie au décollage et à l’atterrissage, mais jouit d’un excellent rendement lorsqu’il est en plein ciel à sa vitesse de croisière. Aujourd’hui, à force d’empiler les voitures sur les quais, on se retrouve dans une situation aberrante où les cours d’eau sont complètement sous-utilisés et les berges sont quasiment saturées partout. C’est également le cas à Genève ou encore Londres. Nous sommes les premiers à savoir faire voler un bateau relativement lentement, de manière stable, sans vagues, sans bruit et sans pollution. Voler à 30 nœuds (50 km/h) est quelque chose qui n’est pas extrême. Nous ne mettons pas les passagers en danger et nous sommes ainsi utile pour le plus grand nombre et pour la collectivité. L’air que respire nos enfants n’est ni de droite, ni de gauche, ni français, ni suisse. Nous sommes des oiseaux du large et voulons de la respiration pour tous au-delà des visions partisanes.

Considérez-vous que votre exemple fait office de « premier raté » de la « Start-Up Nation » chère au président Macron ?

Non, je ne dirais pas cela. Emmanuel Macron a besoin de temps pour mettre en place ce pourquoi il a été élu. Néanmoins, nous ne pouvons pas non plus sous-estimer l’inertie administrative à laquelle nous faisons face dans ce pays. Mais ce n’est pas ma bataille. Une start-up c’est avant tout un produit associé à une vision qui doit conquérir un marché. Celui-ci est mondial. Bien entendu, j’ai envie d’aider mon pays et faire « mieux respirer » les gens à Paris, Lyon ou Bordeaux. Mais aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous limiter à la France. Et ce, avec tout le respect que j’ai pour le président Macron.

Une autre décision, davantage symbolique, vous a particulièrement blessé. Le refus de l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) de vous octroyer une subvention de 200 000 euros. Comment interprétez-vous cette fin de non-recevoir ?

Voici un bel exemple d’archaïsme à la française. Avant de répondre à votre question plus précisément, je tiens à rappeler que je fais partie des gens, hélas trop nombreux dans notre pays, à avoir dormi sur un banc. Quand j’étais moniteur de voile, je dormais effectivement sur un bac à Saint-Pierre Quiberon et j’avais tout juste de quoi me payer un café.  Je viens d’assez loin et je suis un homme libre. Ce préambule me paraît important. J’ai vendu ma maison pour rester libre, traverser le Pacifique et aller au bout de mes rêves. A l’époque l’ADEME distribuait des subventions (plusieurs tranches de 20 fois 200 000 euros) à de nombreuses entreprises désireuses de se développer sur le fluvial. Je pense humblement que nous en faisons partie. Nous faisons travailler 80 personnes en France, 15 salariés + sous-traitants. A l’époque, 200 000 euros était une somme importante pour nous. Elle le reste aujourd’hui même si nous avons changé d’échelle.