Des larmes et des cicatrices. L’héritage économique légué par l’épidémie de coronavirus est accablant pour les entreprises et leurs salariés. Déjà 900 000 chômeurs supplémentaires rien qu’en avril. Et des sociétés au bord de l’asphyxie financière, touchées par un endettement qui a déjà bondi de plus de 90 milliards d’euros sur deux mois (mars et avril), une contraction d’activité durable et des taux de marge qui pourraient chuter jusqu’à 32% cette année dans les PME et les ETI.

Le filet de sécurité qu’auront représenté toutes les aides directes de l’Etat pendant la crise ne doit pas faire illusion. Il est certes d’une variété et d’une ampleur exceptionnelles, entre le chômage partiel qui aura concerné jusqu’à 8,6 millions de salariés, le prêt garanti par l’Etat (PGE) déjà accordé à plus de 500 000 entreprises pour une valeur de plus de 85 milliards, ou encore le fonds de solidarité pour sauver les entreprises de moins de dix salariés. Le report des charges sociales et fiscales jusqu’à trois mois aura lui aussi permis de donner un peu d’oxygène aux trésoreries décapitées des entreprises.


Les entrepreneurs en sont conscients : la mobilisation du gouvernement et des collectivités locales, elles-mêmes touchées au portefeuille par la crise, est totale pour sauver ce qui peut l’être encore.

Mais on voit bien que le malheur qui s’abat sur notre tissu productif est loin de toucher à sa fin.

Des filières entières de l’économie française sont dévastées, obligeant l’Etat à ajouter à ses premières mesures de protection de nouvelles dispositions de sauvegarde sectorielles, sans lesquelles personne ne sera épargné. Ni les grands groupes qu’on croyait parfois insubmersibles ni, a fortiori, leurs sous-traitants à cause d’un jeu de domino qui s’évertue à faire tomber méthodiquement et inéluctablement les grands comme les moins grands, contraints à réduire drastiquement la voilure ou à périr.

Dans l’automobile, c’est pour ainsi dire « massacre à la tronçonneuse » depuis l’annonce par Renault de la suppression de 15 000 emplois dans le monde, dont presque un tiers sur le sol français. La filière aéronautique, qu’on pensait si solide et à l’abri, accuse aussi le coup : derrière Airbus, fragilisé, c’est toute la filière qui représente 70% des pièces, sous-ensembles et équipements d’avions, qui trébuche. L’organisation professionnelle regroupant les industriels de l’aéronautique, le GIFAS, estime que près de 15% des sous-traitants (environ 100 sur les 700 recensés) pourraient s’écrouler…

Dans cette danse funèbre qui accompagne les ravages du confinement, ce sont les PME de l’Hexagone qui, une fois de plus, vont payer l’addition la plus salée. Avec le risque qu’en cascade tous les grands joyaux de notre économie tombent les uns après les autres. D’où les initiatives presque désespérées de l’Etat pour éviter le pire : plan pour l’automobile, le tourisme et maintenant l’aéronautique, prêt d’une ampleur pharaonique à Air France et quelques autres fleurons publics français…

Avec une question lancinante à la clé : comment passer désormais de l’urgence à la relance ?

Car nos finances publiques sont en train de montrer des signes de limite. Le troisième budget rectificatif pour 2020, qui sera présenté le 10 juin, va encore aggraver le déficit et faire plonger l’endettement public au-delà de la barrière des 115% du PIB qu’on pensait encore infranchissable il y a moins de six mois et sur laquelle s’était malgré tout conclue la seconde loi de finances rectificative en avril dernier…

De quoi donner le vertige et comprendre les raisons du désengagement progressif de la puissance publique de son train de mesures d’urgence si coûteux. Ainsi, l’aide financière de 1 500 euros dans le cadre du fonds de solidarité est-elle désormais recentrée sur les entreprises qui ne peuvent toujours pas reprendre leur activité. Depuis le 1er juin, l’Etat commence également à réduire sa prise en charge du chômage partiel, l’employeur devant désormais supporter un reste à charge de presque que 15%.

Les déficits publics se creusent. Mais côté privé, l’équation est au moins aussi complexe.

Comment les plus petites entreprises vont-elles pouvoir tenir dans les prochains mois alors que d’un côté elles seront en sous-charge pour longtemps encore et que de l’autre, elles vont bien devoir payer les charges sociales et fiscales reportées avant d’être obligées, après une période d’un an, de rembourser les emprunts contractés au titre du PGE ?

Un casse-tête qu’on ne pourra résoudre qu’avec une bonne dose d’imagination et de volontarisme. Car les entreprises ne pourront même pas se contenter de survivre, ce qui est déjà beaucoup. Elles devront aussi reprendre le chemin de l’investissement productif. Le tout sans argent frais pour le faire.

La première priorité, c’est par conséquent de trouver des solutions relais aux aides immédiates consenties par l’Etat et qui sont aujourd’hui en voie d’épuisement avant leur extinction totale à la fin de l’été. Le gouvernement planche actuellement sur un dispositif d’activité réduite pour le maintien de l’emploi. Comprendre : en échange de la préservation des emplois par l’employeur, l’Etat pourrait prolonger son aide sous forme d’activité partielle, au moins jusqu’au 30 juin 2022.

Un appui bienvenu, mais qui ne suffira pas aux TPE et PME pour reconstituer un matelas de trésorerie. Pour ne pas laisser nos entreprises les plus exposées sur la paille, on pourrait les autoriser à étaler leurs remboursements de charges sur trois ans. Une proposition formulée tant par le MEDEF que par la CPME quelques jours plus tard.

Apaiser les tensions de trésorerie et prévenir les faillites ne saurait pourtant constituer une politique. Il faut aider les entreprises à aller de nouveau de l’avant. Renforcer les fonds propres de celles qui ont un potentiel réel d’avenir s’avère donc indispensable pour stimuler leur investissement.

On sait que le président de BNP Paribas, Jean Lemierre – missionné par le gouvernement-, travaille actuellement à la création d’un fonds de plus de 10 milliards d’euros de prêts participatifs ou équivalent (prêts de très longue durée) qui serait soutenu par l’Etat, et sans doute aussi assureurs, fonds de pension et autres sociétés de gestion d’actifs. Un moyen de renforcer le haut de bilan des PME complémentaire à celui qu’ont déjà imaginé les organisations patronales qui recommandent de transformer les prêts garantis par l’Etat en « quasi-fonds propres » apportés par la puissance publique.

Pour stimuler l’investissement des entreprises et l’emploi, d’autres voies encore devront être explorées. Outre le soutien à la demande qui sera naturellement un incitatif important à moderniser leur capital pour les PME et les ETI (par exemple baisse de la TVA sur les produits de première nécessité, « chèque vacances », déblocage des sommes bloquées sur les plans d’épargne logement ou d’épargne salariale…), c’est sous l’angle fiscal qu’il faut aussi penser. Il y a bien sûr le serpent de mer de la baisse des impôts de production (plus de 70 milliards d’euros), mais pas sûr que le gouvernement s’y engage, d’autant qu’une grande partie d’entre eux représente, à l’instar de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE), une ressource importante pour les collectivités locales.

Le plus important, c’est de s’assurer qu’une partie élevée des sommes englouties par les pouvoirs publics dans la reprise aille en priorité vers la modernisation de notre appareil productif. Cela suppose à la fois de flécher les aides vers les filières stratégiques et d’avenir, mais aussi de s’assurer que dans ces secteurs d’activité (santé, automobile, aéronautique, construction durable, numérique…), elles soient utilisées comme un levier d’accélération de la transformation énergétique, numérique et sociale des entreprises concernées. Voire, si possible, avec l’objectif aussi de favoriser la relocalisation industrielle. Une ambition à laquelle Valérie Pécresse, la présidente de la Région Ile-de-France, semble croire, elle qui a décidé d’allouer un montant de 10 millions d’euros, une somme qui reste toutefois modeste au regard du volume total de son plan de relance « économique, écologique et solidaire » dont elle a présenté les grandes lignes de son acte I au cours des derniers jours.

Compte tenu de la dégradation sévère des conditions d’entrée sur le marché du travail sur les jeunes – alors que 70 000 d’entre eux vont s’y présenter dès la rentrée prochaine – c’est sûrement sur ce front qu’il faudra faire porter les avantages fiscaux les plus substantiels. Les idées ne manquent pas non plus pour ce faire, entre l’exonération de charges sur 12 mois pour le premier CDI d’un jeune, proposée par Geoffroy Roux de Bezieux, ou l’indemnisation à 100% par l’Etat des salaires versés aux apprentis, défendue par son homologue François Asselin. Sans compter sur les propres idées d’un gouvernement qui voudra à tout prix sauvegarder les acquis de la première partie du mandat présidentiel, marquée par un bond sans précédent (+16% l’an dernier) du nombre de nouveaux apprentis, qui a atteint un pic à 370 000 en 2019.

La relance de l’économie française ne sera pas une sinécure.

La reprise dans les PME et les ETI sera même un chemin de croix. Car nos entreprises ont devant elle une montagne d’incertitudes.

Elles ne savent pas à quel rythme elles vont pouvoir redémarrer à plein régime leur capacité de production.

Elles ignorent comment elles vont pouvoir rembourser leurs dettes demain.

Enfin, elles n’ont pas non plus l’assurance, pour une grande partie d’entre elles, de trouver les investisseurs susceptibles de les aider à procéder aux recapitalisations pourtant si nécessaires.

Une chose est sûre en revanche : celles qui s’en sortiront auront à leur tête un leader, qui aura su embarquer le plus grand nombre autour de lui (actionnaires, collaborateurs, clients et fournisseurs) et se doter d’une stratégie résolument tournée vers la transformation et l’innovation.

 

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