Directrice du Hub Bpifrance depuis avril 2015, Cécile Brosset évoque, pour Forbes France, la genèse de cette plateforme qui, outre, sa mission de mise en relation entre start-ups et corporate, œuvre quotidiennement à favoriser les relations et créer des passerelles entre ces deux mondes. Et faire ainsi office de véritable expert du « deal à valeur ajoutée ».

Quel était le panorama de la « situation » de l’écosystème français avant même l’ouverture physique du Hub Bpifrance et les évolutions que vous avez constatées depuis ?

Le Hub a vu le jour de la manière la plus naturelle qui soit, dans la droite ligne de la création de Bpifrance qui est la résultante de la fusion d’Oséo, CDC entreprises et du fonds stratégique d’investissement (FSI). Bpifrance a, dès lors, endossé immédiatement le costume de « banque des entrepreneurs » qui, outre des financements, apporte une réelle plus-value de service pour contribuer à la croissance des entrepreneurs. Pour ma part, j’étais directrice du développement à l’innovation aux côtés de Paul-François Fournier, ce qui m’a permis d’aiguiser mon regard sur l’innovation en France et constater l’évolution des différents écosystèmes. J’ai également apporté ma pierre à l’édifice de la « French Tech », dès les balbutiements de celle-ci. Forte de cela, j’ai senti et perçu les prémices de cet élan qui porte aujourd’hui un grand nombre de start-ups françaises. Nous nous sommes vite rendus compte que pour subsister, cette dynamique devait être accompagnée par des financements mais également par un véritable suivi de cette « population » d’entreprises et contribuer ainsi à les rendre de plus en plus performantes. Tous ces efforts sont d’ailleurs récompensés aujourd’hui, comme en atteste le nombre de « jeunes pousses » cotées au Nasdaq, ou encore la multiplication de « licornes », en passant par des levées de fonds record. Deuxième « étage de la fusée », l’écosystème VC auquel nous avons également apporté notre concours notamment en ce qui concerne leur professionnalisation afin, surtout, qu’ils deviennent de véritables fonds dévolus aux entrepreneurs.

Est-ce à partir de ce constat que l’idée même du Hub a germé dans votre esprit ? Que manquait-il, selon vous, au sein de ces deux écosystèmes que vous venez évoquez ?

Je dirais les sorties industrielles. Nous nous sommes ainsi rendu compte du manque de maturité des corporates français sur ces sujets du digital et de l’innovation en externe par rapport à de grands groupes américains ou chinois qui sont, souvent, des pure-player et qui, de facto, ont plus de facilité à travailler avec des start-ups. C’est à partir de ce postulat que l’idée du Hub a germé, non seulement dans mon esprit, mais dans celui de Nicolas Dufourcq et Paul François Fournier, et qu’il était absolument nécessaire de créer une offre spécifique pour aider ces deux communautés – corporate et start-up- à mieux se comprendre et créer les opportunités de business et de rachat. Nous avons rapidement pris conscience, au sein de Bpifrance, que nous disposions d’une position particulièrement pertinente pour polir et ciseler cette offre. Evidemment, nous ne sommes pas les seuls sur ce créneau, les VC le font, les accélérateurs de start-up également. Mais notre rôle est peut-être encore plus judicieux car nous connaissons les rouages de toutes les start-ups françaises, en tant que financeur et investisseur. Il nous apparaissait, dès lors, indispensable et cohérent de faire office de véritable expert du « deal » à valeur ajoutée.  

© Alice Dardun

Diriez-vous que l’une des missions fondamentales du Hub est de connecter « jeunes pousses » et grands groupes, et jouer en quelque sorte le rôle d’entremetteur et de facilitateur ?

Nous nous voulons bien davantage qu’un entremetteur ou un facilitateur. Nous nous voyons surtout, comme je l’évoquais en creux, dans la question précédente, comme un « deal maker ». Nous sommes résolument dans une démarche d’apport et de conseils « d’expertise » et on accompagne les relations entre start-ups et grands groupes. Nous ne sommes pas dans l’incantation, nous voulons qu’il y ait une véritable transformation, du business voire même des acquisitions avec une exigence : du résultat concret en termes de valeur ajoutée. Pour ce faire, nous menons deux types d’action. La première, auprès des grands groupes. Dans la « pratique », nous nous asseyons à la table des patrons du M&A, du corporate venture, de la « Business Unit » ou encore de la stratégie et nous réfléchissons de concert aux nouveaux usages innovants (blockchain, data etc) qui pourraient s’appliquer à leur marché. Et, dans un second temps, nous allons chercher les start-ups françaises qui ont aujourd’hui des solutions sur « l’étagère » qui pourraient être intéressantes pour ces grands groupes. Après un travail de sélection assez minutieux, nous allons poser les jalons de la rencontre et jeter un pont entre ces deux mondes. La « mise en relation » peut également se faire dans l’autre sens, puisque nous accompagnons une trentaine start-ups. Nous étudions alors les besoins de la start-up, ses cibles en termes de business etc avant d’organiser une rencontre. Nous ne sommes pas dans la Silicon Valley où le grand patron et le jeune entrepreneur peuvent se retrouver aux mêmes endroits. Il existe encore une distance physique entre le patron à la Défense et les entrepreneurs dans Le Sentier. Le Hub permet de réunir, sous un même toit, des gens qui sont culturellement, voire même socialement, aux antipodes. Mais je pense que l’envie de rapprocher ces mondes est désormais vraiment palpable et concrète.

Combien de start-ups, aujourd’hui, et de clients corporate dans le giron du Hub Bpifrance ? Vous avez accompagné 11 start-ups en 2015, levant au total 90 millions d’euros, pensez-vous que la tendance se confirmera pour la seconde promotion ?  

Nous avons ici un peu plus de 35 sociétés en phase d’accélération et entre 40 et 50 clients corporate. Mais ce sont plus de 40 000 personnes qui vont et viennent au sein du Hub. Autre donnée non négligeable : l’ensemble des sociétés françaises que nous connectons aux grands groupes s’élève à 40 000. Les chiffres que vous évoquez concernent la première session, et il est naturellement encore trop tôt pour dresser un bilan de celle en cours. Ce que je peux néanmoins vous dire c’est que nous avons quatre sociétés qui vont participer à notre programme à l’international aux Etats-Unis et en Chine. Il s’agit d’Apix Analytics qui s’est envolé le 4 mars dernier pour la Chine, Seclab, Saagie et Dawex partent, eux, aux Etats-Unis le 17 avril. Nous sommes, sur le front de la performance, déjà aligné sur les fonds qui ont été levés l’an passé et nous avons déjà œuvré à plus de 200 mises en relation sur les six derniers mois. 

Plus globalement, quels sont les secteurs prédominants desdites start-ups au sein de ce « cru 2016 » ? Et comment s’opère la sélection ? Quels sont les conditions et les critères pour intégrer le Hub de Bpifrance ?

Nous avons une majorité de sociétés dans le digital. Même si nous pensons, par exemple, que dans le domaine de la santé, il y a énormément de possibilités à explorer et que les entreprises de la biotech, de la medtech et de la e-santé ont énormément d’arguments à faire valoir, tout en tenant compte de leur stratégie de croissance particulière. Nous planchons actuellement sur différents travaux en la matière pour les accompagner de la manière la plus pertinente et la plus efficace qui soit. Sur le reste du portefeuille, qui comme je l’évoquais, est plus digital, nous avons aussi quelques sociétés dans la data, qui est un peu un sujet récurrent. A titre d’exemple, je peux vous citer trois sociétés qui sont, en somme, assez complémentaires. Saagie qui aide à structurer la donnée des corporate, OpenDataSoft qui va davantage permettre d’exposer cette donnée quand la troisième société, en l’occurrence Dawex va plutôt aider à la monétiser. Concernant plus spécifiquement les critères de sélection, nous nous focalisons sur des start-ups qui sont, par définition, « B to B » ou « B to B to C » puisque c’est là-dessus que repose notre stratégie. Autre critère, les sociétés que nous accueillons disposent déjà d’un produit car nous avons vocation à déployer massivement leur produit et non pas œuvrer à leur conception. Toutes les sociétés ont déjà levé de fonds ou celles qui sont en autofinancement ont une trésorerie suffisamment importante. Parmi les autres conditions : avoir une ambition à l’international et jouir d’un important potentiel de croissance. Vient ensuite la sélection stricto sensu où un jury d’entrepreneurs et d’investisseurs va nous aider à faire le tri en termes de qualité de l’équipe, du projet etc. Ce jury va également évaluer la motivation de l’entrepreneur pour notre programme et surtout notre capacité à l’accompagner sur la durée.