Les deux co-fondateurs de Welcome to the jungle, incontournable média de l’emploi de la start-up nation, ont vu leur amitié naitre d’un désir commun d’entreprendre. Aux caractères opposés, les deux trentenaires jouent la carte de la complémentarité. 

Espace ouvert : dans le milieu très codifié de la start-up nation, difficile de dépasser les stéréotypes, les éléments de langage et les “désolés, nous ne communiquons pas là-dessus”. Forbes.fr vous propose une série de portraits intitulée “Espace-ouvert”, dans laquelle nous allons essayer de donner à voir ce que les esprits et les âmes startuppiennes cachent derrière les jeans retroussés, les paires de Stan Smith et les anglicismes abscons. 


Niveau jungle, Disney nous a offert son lot de duos iconiques, de Timon et Pumba du Rio Lion, à Baloo et Bagheera du Livre de la jungle. La start-up nation, elle, nous propose Bertrand Uzeel et Jérémy Clédat. Au vrai, les deux hommes ne forment pas fondamentalement un binôme comique, même si on ne peut leur nier un vrai sens de l’humour. Eux, ce sont plutôt des explorateurs, des défricheurs, des mecs qui veulent adosser l’adjectif “cool” à l’expression angoissante : “Oui, oui maman, ne t’inquiète pas, ma recherche de boulot avance.” 

Agés respectivement de 36 et 33 ans – “En vrai, on passe à 37 et 34 dans un mois” -, ils ont fondé Welcome to the jungle en 2015. Jérémy Clédat en est le CEO, Bertrand Uzeel est en charge de la stratégie et de la réflexion créatrice. Aujourd’hui, “WTTJ” est le premier média français de l’emploi. En plus de proposer des articles en ligne sur le monde du travail pour les “20-35 ans qualifiés” et désormais un trimestriel papier vendu en kiosque dont le premier numéro est paru le 7 février dernier, “Welcome” est aussi une plate-forme de recherche du “job de ses rêves”. La boîte offre aussi des services de développement d’image-employeur pour les entreprises – jeunes ou vieilles pousses -, et un logiciel en ligne qui permet de faciliter les processus de recrutement.

“Réinventer quelque chose”

Bertrand et “Jérem'” accueillent désormais dans le hall de leurs nouveaux locaux, rue du Mail dans le deuxième arrondissement de Paris. Ils y ont déménagé il y a deux semaines, quittant leurs bureaux de la rue Bachaumont à cinq minutes à pied de leur nouveau chez-eux. Passés en dix-huit mois d’une quarantaine à cent employés, ils se sentaient à l’étroit et ont gagné en verticalité en s’installant sur trois étages. Car Welcome to the jungle est en plein essor : en plus d’avoir recruté à plein régime,  la boîte a levé 7 millions d’euros en mai 2018, et vient d’ouvrir un bureau à Barcelone, parce que la jungle de l’emploi hexagonale c’est bien gentil, mais Welcome veut aussi arracher quelques lianes dans les autres forêts européennes du travail.

Nos deux acolytes se sont lancés dans ce projet en 2014, excités de se mettre à deux dans l’entrepreneuriat. Bon, après il fallait trouver l’idée. “Ce qu’on voulait, c’est peut-être un peu pompeux de dire ça, mais c’était réinventer quelque chose”, explique Bertrand. “On s’est rendu compte qu’on avait plein de potes qui étaient assez malheureux dans leur boulot, complète Jérémy, mais qu’ils galéraient à trouver les jobs qui leur correspondaient le mieux. Et les employeurs aussi avaient du mal à recruter des profils qui convenaient à leur boîte.” Avec WTTJ, pas question de réinventer la roue, l’idée est simple en fait : créer une plate-forme où s’informer sur une entreprise est ludique, avec des infos de base, du genre l’âge moyen de l’open-space, des vidéos où les CEO expliquent leur vision, et où les CTO, les dev’, et autres content managers expliquent leur boulot – certes pas toujours avec des mots compréhensibles -, mais au moins ils ont l’air sympas et convaincus de ce qu’ils font. 

Des potes de potes 

Ah oui, alors pour faire court, les différencier c’est facile : Jérém’, c’est celui qui a les lunettes, Bertrand, c’est l’autre. Ou Bertrand c’est celui qui n’a pas de lunettes, Jérémy c’est l’autre, vous faites comme vous voulez. Ils ne savent plus trop quand ils se sont rencontrés exactement – 2006 ou 2007 -, mais ils savent dans quelles circonstances. Leur histoire, c’est celle du pote de pote : “Jérémy était à l’école avec ma femme, moi j’étais le +1 des soirées, et comme toutes les pièces rapportées, je m’ennuyais”, raconte Bertrand. Jérémy poursuit : “Moi aussi, je m’ennuyais, mais pas officiellement.”

Diplômé de l’ESCP après une prépa à Jeanson de Sailly, Jérémy avait un parcours hyper classique. La vie en grande école de commerce ainsi que le “No man’s land intellectuel” qui l’accompagne l’ennuyaient beaucoup : “Moi je voulais vite rentrer dans la vie pro. Et franchement passer mes soirées à danser en boite c’est pas mon truc”. Bertrand se marre et confirme, en moquant gentiment les skills de danseur de son ami. Lui, Bertrand, son rêve, c’était de devenir pianiste : “Mais ce dont j’ai mis du temps à me rendre compte, et que le jury du conservatoire a vu assez facilement, c’est que je manquais de talent.” Après un passage à l’Inseec, il se lance comme ingé son dans une boîte qui produit de l’illustration sonore pour des marques. Pendant ce temps, Jérémy entame une carrière dans le capital risque.

Laisser la place passager 

Bertrand et Jérémy, c’est le parcours dans les clous VS le fameux “profil atypique”, selon la formule désormais consacrée lorsqu’on monte une start-up alors qu’on a pas fait prépa + grande école. Et à force d’être potes de soirées, de se dire qu’ils aimeraient bien bosser ensemble, ils se sont lancés. “Bertrand et moi, on aimait beaucoup notre taff, assure Jérémy, mais on était que des accompagnants. On en avait marre de rester sur le siège passager.” Va pour la place de pilote alors. D’abord dans une boite de prod qui faisait des contenus audiovisuels pour des marques. A Welcome to the jungle ensuite. “On a des profils différents, mais on a tout de suite eu 100% confiance dans les décisions que prenait l’autre”, explique Bertrand. 

Quand les deux se jettent dans l’aventure, ils sont peu autour d’eux à croire en le projet. D’autant qu’ils avaient des bons boulots, des bons salaires, une épouse (“On avait la chance qu’elles travaillaient aussi”, glisse Jérémy) et deux enfants chacun. Ça peut vous faire passer l’envie de vous mettre au chômage et de jouer au startupper. “Moi, surtout, les gens se demandaient vraiment ce que je faisais dans un projet pareil”, se rappelle Jérémy. “Le choix du nom Welcome to the jungle déjà ne faisait pas l’unanimité, se souvient Bertrand. Personne n’y croyait. Pole emploi surtout”, conclut-il en se marrant. Mais le sentiment de “fierté mal placée”, selon les dires de celui qui n’a pas de lunettes – j’espère que vous avez suivi -, leur permettra d’outrepasser les doutes de leurs proches. 

Que ce soit côté pro, ou côté privé, les deux trentenaires partagent tout ou presque. Leurs familles sont très liées : Bertrand est le parrain de la fille de Jérémy, Jérémy celui du second fils de Bertrand. Entre leur taff et leur vie de papa, ils le concèdent, ils n’ont pas trop de temps pour autre chose : Bertrand ne touche plus à d’autres claviers que son Mac, et Jérémy, présenté comme “un boulimique de projets” par son ami a dû oublier ce que le mot “loisir” signifie. Une fois qu’on s’y est enfoui, on ne s’extirpe pas comme ça de la jungle du travail.