Les stades de football français, convoités par les clubs qui souhaitent en disposer comme outils de production, sont très majoritairement détenus par les municipalités. C’est également le cas du Stade Vélodrome de Marseille. Pourrait-il en être autrement ?

L’été 2020 a été le théâtre d’un fantasque épisode durant lequel l’entrepreneur français Mourad Boudjellal, l’homme d’affaire tunisien Mohamed Ajroudi et un consortium d’investisseurs du Moyen-Orient ont tenté d’ouvrir les négociations avec Franck McCourt dans le but d’acquérir l’Olympique de Marseille. A cette occasion, le premier adjoint au maire de la ville phocéenne, Benoît Payan, avait déclaré à propos du Stade Vélodrome :

« Tous les grands clubs français et européens ont besoin de leur outil de travail pour se développer correctement. Si l’OM est acheteur, plutôt que de dépenser des millions par an pour le contribuable marseillais, nous aurions tous un intérêt à vendre le stade à l’Olympique de Marseille ».

Les économistes d’inspiration libérale ont toujours été soucieux de limiter les dépenses publiques, privilégiant l’approche « utilisateur-payeur ». Concrètement, si de nombreux Marseillais sont effectivement passionnés de football, une partie d’entre eux ne s’y intéresse guère et leur faire supporter les conséquences d’une onéreuse activité qui leur est étrangère pourrait leur sembler juste.

Selon le premier adjoint au maire de Marseille, la propriété d’un stade ne fait pas partie des missions régaliennes de l’État ou de toute autre entité publique. Surtout si l’on estime que l’accord entre la collectivité et le club de football est défavorable à la municipalité. En effet, seulement 5 millions d’euros sont versés à titre de loyer fixe par l’Olympique de Marseille à cette dernière. Or, selon le rapport annuel de la Cour des comptes, publié au début de l’année 2015, le coût réel du Stade Vélodrome s’élèverait à 551 millions d’euros (sur une période de 31 ans) pour la municipalité, soit une dépense annuelle plus de trois fois supérieure au montant des loyers versés par le club. Dans le même esprit, un musée du club devrait être créé et serait entièrement financé par la municipalité avec toutes les conséquences que cela comporterait pour les finances publiques, déjà obérées, de la collectivité. 

La dilution des responsabilités : l’ennemi de l’excellence

L’absence de propriétaire privé du stade a également pour conséquence une difficile lisibilité des droits et des responsabilités de chacun. Cela peut nuire à la bonne gestion du Stade Vélodrome. Il existe actuellement un propriétaire (la Ville de Marseille), une entreprise en charge de la maintenance du stade (Arema) et un opérateur exclusif à durée déterminée (L’Olympique de Marseille). Il est difficile de s’y retrouver dans ces accords hermétiques et chaque partie peut être tentée de se décharger de toute responsabilité lorsque des défaillances se font sentir. Ce fut le cas concernant la pelouse du Vélodrome, très critiquée par le club. Aujourd’hui encore, malgré un récent accord salué par tous et donnant plus de prérogatives à l’Olympique de Marseille, le club a tenu à anticiper les éventuelles critiques à venir suite à la restauration récente de ladite pelouse : « Par rapport aux exigences de Franck McCourt et Jacques-Henri Eyraud, nous souhaitons que le club bénéficie de la meilleure technologie. Nous l’avons déjà déployée au centre d’entraînement Robert Louis-Dreyfus, avec la Roll-Royce des pelouses. La configuration de l’Orange Vélodrome ne nous permet pas de mettre cette Roll-Royce mais une technologie approchante. On a mis la meilleure par rapport à la configuration des lieux et notamment l’exposition. ».

La vente du stade permettrait au propriétaire de ne plus se retrancher derrière les autres parties en cas de problème. Il serait l’unique responsable des défaillances à intervenir mais il serait également l’exclusif bénéficiaire des avantages attendus de cette opération. 

L’exception financière française

Bien sûr, certaines personnes estiment que cette infrastructure est trop lourde pour être « privatisée ». Les faits montrent le contraire : en Angleterre, championnat réputé pour être le meilleur du monde, la quasi-totalité des stades appartiennent aux clubs de football. Si on s’intéresse au reste de l’Europe, les plus grands clubs disposent de leur outil : le Real Madrid, le FC Barcelone, l’Atletico Madrid, le FC Valence en Espagne ; Chelsea, Manchester United et Arsenal en Angleterre ; le FC Porto et le Benfica Lisbonne au Portugal ; le Bayern Munich, le Borussia Dortmund et Schalke 04 en Allemagne… La liste continue.

La France demeure une exception puisque peu de clubs sont propriétaires de leur enceinte. Parmi les plus grands d’entre eux, seul l’Olympique Lyonnais l’est. Force est de constater que cette stratégie d’importante intervention des pouvoirs publics n’est pas couronnée de succès au vu des résultats européens des clubs français… L’Olympique Lyonnais l’a justement compris et a opté pour une stratégie à long terme : selon son président Jean-Michel Aulas, les recettes de billetterie pourraient être quadruplées à terme. 

De surcroît, la qualité des stades mérite d’être scrutée de près : la France avait ainsi découvert, en 2006, à l’occasion de la Coupe du monde, que les stades allemands (dont plusieurs sont privés) étaient grands, modernes et rentables et que leur coût de construction, supposé prohibitif, n’avait nullement altéré la bonne santé financière des clubs propriétaires. Ces derniers ont profité de la propriété des stades pour s’adonner à une stratégie de développement, également fondée sur l’installation de nombreux commerces à proximité de ces infrastructures, lesquels permettent d’optimiser la rentabilité des lieux.

De son côté, la France avait adopté, dans les années 1990, une stratégie dont elle continue de payer le prix fort aujourd’hui : la construction du monumental Stade de France en prévision de la Coupe du Monde. Sa faible fréquence d’utilisation génère donc un coût pour les finances publiques du pays. La Cour des comptes a même souhaité sa cession à une structure capitalistique.

L’application de la propriété privée permet, au contraire, le respect d’une stratégie long-termiste qui s’oppose à la « politique-spectacle » décidée par les décideurs français dans les années 1990.

 

La position de Benoît Payan et de la Mairie de Marseille de céder le Stade Vélodrome à l’Olympique de Marseille pourrait donc être salutaire pour les finances de la municipalité tout comme celles du club sur le long terme. Certes, une telle éventualité semble illusoire à très court terme : le propriétaire actuel du club ne semble ni définitivement décidé à vendre ce dernier, ni avoir les fonds et la volonté nécessaires pour acheter cet écrin très convoité. Néanmoins, la crise sanitaire actuelle pourrait rebattre les cartes et nous conduire vers des horizons insoupçonnés.

 

Article écrit en collaboration avec Maître Ronny KTORZA, avocat au barreau de Marseille et Aymane Krhili, Expert-Comptable et Commissaire aux Comptes.