Elitistes, les Grandes Ecoles n’en contribuent pas moins à la mixité sociale de l’enseignement supérieur. Ces écoles, qui rassemblent près de 350 000 étudiants, accueillent chaque année entre 15 et 20% de jeunes provenant de classes socio-professionnelles défavorisées et boursiers. Cette mixité, certes encore insuffisante, est rendue possible dans les grandes écoles par un dispositif de qualité : l’apprentissage. Or, à l’heure où la France s’interroge sur la justice de son modèle sociétal, celui-ci est menacé par une réforme. Promulguée par le Président de la République en septembre 2018, cette réforme de l’apprentissage dite loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » est une bombe à retardement dont les effets seront très prochainement ressentis durement dans les grandes écoles avec les conséquences d’une moindre diversité.
 
 
Les Grandes Ecoles, membres de la Conférence des Grandes Ecoles, ont développé depuis des décennies des formations par apprentissage pour deux raisons principales. D’une part, pour assurer une ouverture sociale intelligente sur des critères sociaux et académiques. Des étudiants de tous milieux sociaux peuvent intégrer une grande école de commerce et voir leur formation entièrement prise en charge par la Taxe d’Apprentissage et directement par les entreprises. D’autre part, pour répondre aux besoins des entreprises. Celles-ci embauchent ainsi 98% de leurs apprentis à la sortie du Master ou de la Licence. Les diplômés y démarrent non seulement une vie professionnelle rapidement, mais l’évolution de leurs carrières est tout à fait remarquable.
 
L’apprentissage est sur le point d’être profondément réformé. Cette réforme intitulée « Choisir son avenir professionnel » est nécessaire sur le fond. Nous sommes bien d’accord, l’apprentissage deviendra une modalité de formation incontournable si on veut maintenir la compétitivité des entreprises françaises (sur le modèle de l’éducation en Allemagne). Le lien entre les entreprises et les établissements se renforcera et grâce à cette modalité, peut-être arriverons-nous enfin à réduire l’écart entre les besoins en métiers des filières avec les offres des établissements. Pour autant, nous ne pouvons pas être d’accord sur les modalités de mise en œuvre de cette réforme dans l’enseignement supérieur, pour trois raisons.
 
Tout d’abord, la réforme de l’Avenir Professionnel prend sa source dans une idéologie malheureuse, qui postule qu’il faut diminuer l’apprentissage dans le supérieur pour le développer dans le secondaire, sans aucune garantie d’ailleurs que ce transfert soit efficace. Certes indispensable dans le secondaire, l’apprentissage a prouvé son utilité sociale comme professionnelle dans les grandes écoles et devrait donc y conserver toute sa place.
 
Deuxième difficulté, cette réforme vise, à juste titre, à simplifier la chaîne d’intermédiaires qui se nourrissent de la Taxe d’Apprentissage prélevée auprès des entreprises (Région, Opca, CFA…) et à les remplacer par un service unique, France Compétences. Et c’est là que la bonne idée de la réforme s’effondre : aucun représentant de la Conférence des Grandes Ecoles, de la CDEFI, de la CPU ne siège à France Compétences ! Donc, actuellement, des acteurs, dont les filières, discutent ensemble de formation par apprentissage, sans que les opérateurs clés de ces formations ne soient consultés à aucun moment.
 
La troisième difficulté est financière. Rappelons que les écoles de commerce sont payantes parce qu’elles ne sont pas financées par l’Impôt. Le coût de formation d’un étudiant dans une Grande Ecole est d’ailleurs sensiblement identique à celui d’un étudiant dans le supérieur public. Et le coût d’un étudiant apprenti est globalement équivalent au prix du programme. Or ceux qui débattent, dans le cadre de la réforme, de la compensation à verser aux écoles pour chaque apprenti ne connaissent pas ces équilibres. Si, comme nous le redoutons, l’écart est trop important, les Grandes Ecoles françaises risquent de ne plus être en mesure de couvrir leurs coûts de formation des apprentis. La conséquence directe sera la fermeture de milliers de places en apprentissage et ainsi de réduire considérablement l’ouverture sociale des Grandes Ecoles.
 
Tout cela est regrettable mais révèle en quelque sorte le malaise que ressentent beaucoup de Français actuellement. Les réformes sont bonnes, il faut les mener à bien. Mais, pourquoi ne pas asseoir autour de la table les acteurs incontournables de ces réformes ? Nous avons des propositions qui permettent de respecter à la fois l’esprit, l’objectif et les contraintes de la réforme.
 
Que le législateur se rassure, il aura toujours en les Grandes Ecoles Françaises des acteurs qui le soutiendront et assureront le rayonnement de l’enseignement supérieur français. Mais de grâce, écoutez ceux qui sauront vous expliquer comment mettre en œuvre les réformes sans heurts et sans casse sociale, sans étudiants dans la rue ! Le Ministère du Travail qui porte « Choisir son avenir Professionnel » sans concertation devra assumer les conséquences de cette réforme qui manque de bon sens dans sa mise en œuvre.
 

Tribune rédigée par Alice GUILHON

Présidente du Chapitre des Ecoles de Management de la Conférence des Grandes Ecoles & Directrice générale de SKEMA Business School