La nouvelle a pu faire jaser, surtout ceux qui n’y avait jamais pensé ou peut-être pas osé. Un ancien président au conseil d’une entreprise de tourisme, une bonne idée qu’a eu là Sébastien Bazin en faisant rentrer Nicolas Sarkozy au board d’AccorHotels.

Nicolas Sarkozy va donc rentrer au board d’Accor, le conseil d’administration, l’exécutif suprême du groupe. Il rassemble des représentants des actionnaires, des représentants du personnel (pas assez) et des personnalités indépendantes qui apportent leur expertise et leur compétence. Le conseil d’administration définit la stratégie globale et surveille son application. C’est le conseil qui fixe la rémunération des dirigeants et entérine la politique de distribution des dividendes. Il se réunit une dizaine de fois dans l’année avec, entre temps, des missions ponctuelles d’audit ou d’analyse dont peut avoir besoin la direction générale.


Bref ça n‘est pas exténuant comme travail, mais ça n’est pas « fictif ». D’autant que les administrateurs sont juridiquement responsables des décisions qu’ils votent. Alors la nomination de Nicolas Sarkozy a provoqué quelques sarcasmes dans la classe politique, mais disons que le monde des affaires reconnaît avec un peu de recul que l’initiative est judicieuse.

Accor est un groupe français, mais dont l’activité est internationale ; ce groupe est sévèrement challengé par les mutations technologiques comme l’ensemble des activités du tourisme. Booking, une plateforme de réservation a laminé les marges. Quant à l’emprise d’Airbnb, elle est considérable. Faut savoir que la valeur d’Airbnb ou de Booking est deux à trois plus lourde que celle d’AccorHotels.

AccorHotels a donc besoin d’apporter des réponses stratégiques à cette concurrence qui pourrait à terme l’étouffer. Il lui faut trouver les meilleurs implantations, le meilleur service à la clientèle et un modèle économique qui lui permette d‘investir (et les investissements sont lourds) et de protéger son indépendance. Comme le Club Med ou Pierre & Vacances, Accor est courtisé par les investisseurs chinois. Accor doit donc, tout à la fois, assumer la mutation technologique, investir en Chine sans se faire manger et préparer le développement en Afrique.

Dans ce contexte-là, la cooptation de Nicolas Sarkozy est totalement légitime. L’ancien chef d’Etat connaît les chefs d’Etat du monde entier et son dynamisme à saisir les idées neuves n’est plus à prouver.

Sébastien Bazin a donc eu du flair et du courage parce que vis-à-vis du conservatisme français, un phénomène de rejet de la part de l’establishment. Le monde de la banque et de la grande entreprise courtise les hommes politiques quand ils ont le pouvoir, mais ne les considère guère à la hauteur quand ils quittent le pouvoir. Nicolas Sarkozy va donc travailler pour Accor et il devrait recevoir une indemnité de 50 000 euros par an pour un travail qui, a priori, n’est pas fictif.

Il y a peu d’hommes d’affaires qui se sont précipités pour offrir un job à Nicolas Sarkozy une fois celui-ci sorti des jeux de pouvoir. On aurait pu s’attendre à ce que Martin Bouygues ou Vincent Bolloré, qui se disaient ses grands et fidèles amis, lui tendent la main. Il n’en a rien été. Ce monde est cynique et Sarko n’en a pas été surpris. Et pourtant, l’amitié que ces deux patrons disaient lui porter lui a coûté plus cher à lui, qu’à eux. Mais passons !

Nicolas Sarkozy n’est pas le seul ex-responsable politique à intégrer un conseil d’administration, mais en France il y en a assez peu. Hubert Védrine, l’ancien ministre des affaires étrangères de François Mitterrand, est au conseil de LVMH aux côtés de Bernard Arnault, Arnaud Montebourg est au conseil de surveillance d’habitat, un certain nombre de personnalités connues sont dans des boards mais elles n’ont pas touché à la politique ou alors de très loin. Clara Gaymard est chez Danone, Nicole Notat, l’ancienne secrétaire générale de la CFDT, est présidente d’une agence de notation Vigéo et administratrice à la Coface. Christine Ockrent est administratrice du groupe Havas, Zinedine Zidane est administrateur mais uniquement dans les affaires où il a beaucoup investi.

Jusqu’alors, les grandes entreprises étaient très méfiantes à l’égard du personnel politique, méfiantes et frileuse,s et il ne faut pas s’étonner dans ces conditions que les hommes politiques connaissent assez peu le monde de l’entreprise et qu’ils s’accrochent tous à leur mandat comme des crabes à leurs rochers. La France est d’ailleurs très contradictoire. On se plaint de l’inculture des hommes politiques, mais on ne fait rien pour faciliter leur passage entre le privé et le public. Plus grave, tout passage est suspect. La liaison entre la politique et les affaires est toujours dangereuse, pour le responsable politique comme pour le chef d’entreprise. L’un n’a pas plus de courage que l’autre pour faire changer en profondeur cette situation grotesque. Plus grave encore, on a toléré les débordements, et même des corruptions en les cachant le plus souvent.

Les entreprises étrangères ont été beaucoup plus ouvertes, plus transparentes et plus pragmatiques. En Angleterre, tous les anciens premiers ministres se sont recyclés dans les affaires. Depuis Churchill, et même avant, la pratique est courante. Tony Blair est devenu un redoutable homme d’affaires. Son épouse Cherry Blair également. Elle siège d’ailleurs au conseil de Renault. Entre autres.

Aux Etats-Unis, la politique et l’argent font bon ménage avec des règles précises et sévères qui empêchent ou sanctionnent les conflits d’intérêt. Hillary Clinton a été au board de Walmart, la grande entreprise de distribution. Elle a été attaquée pendant la campagne présidentielle pour son affairisme via sa fondation et ses activités de conseil, mais pas pour ses fonctions d’administratrice. Bill Clinton est administrateur de nombreuses sociétés internationales. Colin Powell, général de l’armée américaine, est administrateur d’une société puissante de logiciels de ventes.

En Allemagne, la plupart des chanceliers et des ministres se recasent dans des entreprises privées selon leur compétence et leur expertise et personne ne le regrette. La reconversion très spectaculaire de Gerard Schroeder, nommé à la présidence du conseil de surveillance de Gazprom, première société russe, avait fait l’objet de commentaires acerbes mais le procès médiatique n’a pas duré. Tout le monde reconnaît aujourd’hui qu‘il fait le job.

La reconversion de Jean-Claude Trichet, l’ex-président de la Banque Centrale européenne n’a posé aucun problème et n’a soulevé aucune opposition en France comme en Allemagne. Jean-Claude Trichet est aujourd’hui administrateur très actif de EADS (la holding de tête de Airbus) où il a remplacé Arnaud Lagardère. Il y représente d’ailleurs les intérêts français.

La reconversion de Juan Manuel Barroso, l’ancien président de la Commission européenne, comme conseiller chez Goldman Sachs a fait beaucoup plus de bruit et a suscité beaucoup de controverses, mais finalement, il est resté chez Goldman.
Donald Trump n’a visiblement aucun problème avec les hommes du privé au point que son cabinet à la Maison Blanche est composé principalement d’hommes issus de chez Goldman Sachs. Pour celui qui se présentait comme l’ennemi de la finance internationale, c’est un comble.

A priori, ces liaisons créent des difficultés quand on s’aperçoit que certaines pratiques trahissent des manquements graves à l’éthique. Il faudra par exemple, (le jour où on ouvrira les archives de la Maison Blanche), savoir les vraies raisons pour lesquelles le secrétaire d’Etat au Trésor décréta la faillite de la banque Lehmann Brothers en septembre 2008, provoquant la crise mondiale de laquelle on n’est toujours pas sorti. Pourquoi Lehmann et pas une autre alors que toutes les banques de New-York avaient pris des subprimes. Pourquoi ? L’histoire nous le dira peut-être. Toujours est-il que Henry Paulson, lui qui avait prononcé l’arrêt de mort de Lehmann, avait été président de Goldman Sachs avant de rentrer dans l’équipe de Bush. Hasard ou coïncidence. Passons !

Si l’arrivée du personnel politique pose des problèmes d’éthique, ceux-ci sont gérables. Il existe des règles qui permettent d’éviter les conflits d’intérêt ; il suffit de les appliquer.

Ceci dit, il y a des problèmes plus difficiles à gérer pour l’entreprise. Le vrai sujet est de faire fonctionner le conseil d’administration avec des hommes dont la culture et les codes sont très différents. Le vrai sujet est de savoir comment tous ces administrateurs, qui sont au même niveau hiérarchique, qui ne sont pas concurrents ou rivaux, vont s’entendre de façon collégiale. Les hommes politiques de la taille de Nicolas Sarkozy sont des animaux impressionnants et parfois encombrants. Ils ont incarné le pouvoir. Ils doivent désormais travailler autrement. La curiosité des administrateurs d’Accor est grande. Elle est attentive. Mais constructive.