Adam Rogas, ancien PDG de la société de prévention de fraude NS8, est sous le coup d’une enquête de la Securities and Exchange Commission pour escroquerie. Retour sur l’histoire incroyable de l’une des plus grandes fraudes du monde de la tech.

Adam Rogas était pris au piège. Jusqu’à cet après-midi de septembre à Las Vegas, il était la seule personne de son entreprise NS8 à avoir accès à l’un des deux comptes bancaires de la société, sur lequel les fonds des clients étaient envoyés. Mais depuis quelques semaines, les dirigeants de la start-up de logiciels anti-cyberfraude avaient commencé à poser des questions sur le montant réel de ses revenus. 

Après avoir subi des pressions pour montrer ses relevés bancaires, Adam Rogas a finalement accepté de rencontrer le vice-président des finances de NS8 dans une succursale de la Bank of America sur Charleston Boulevard, où il devait lui remettre les identifiants de connexion du compte. Mais quelques minutes avant le rendez-vous, le conseil d’administration de la société a reçu un courriel du PDG annonçant sa démission, à effet immédiat.

NS8 est aujourd’hui en train de mettre progressivement la clef sous la porte après avoir licencié la plupart de ses 200 employés la semaine dernière. Certains de ses investisseurs principaux, qui ont versé plus de 150 millions de dollars, ont informé leurs partenaires qu’il y aurait peu ou pas de reprise financière. 

Voici donc l’histoire de l’une des plus grandes start-up de la tech de Las Vegas, et d’une fraude des plus inhabituelles.


Jeudi dernier, Adam Rogas a été arrêté par le FBI. L’homme de 43 ans a été accusé de plusieurs chefs d’accusation de fraude par le département de la Justice des États-Unis et la Securities and Exchange Commission (SEC) pour falsification de relevés bancaires et mensonge aux investisseurs pendant des années. Il encourt des peines allant jusqu’à 20 ans de prison et devrait comparaître devant le tribunal ce vendredi.

Pas plus tard qu’en juin, Adam Rogas aurait transmis des relevés bancaires falsifiés à des employés et des investisseurs, montrant que le compte de la société à la Bank of America disposait de 62 millions de dollars. Selon la réclamation de la SEC, le chiffre réel était plutôt proche de 28 000 dollars. Selon la commission, une telle fraude a permis au PDG d’empocher plus de 17,5 millions de dollars en vendant ses actions à des investisseurs au mois d’avril.

Lors d’échanges avec Forbes précédant son arrestation, Adam Rogas avait déclaré que les investisseurs avaient insisté pour acheter plus d’actions de sa société, après l’épuisement presque total de ses fonds en septembre 2019. Il avait également affirmé avoir quitté la société pour des raisons personnelles et familiales. : « Je ne pouvais plus et je savais que je n’avais pas ce qu’il fallait pour revenir vers mon conseil d’administration et d’autres investisseurs afin de lever plus de fonds, pour faire tourner la société et aller de l’avant ».

Dans une déclaration, Genevieve Haldeman, porte-parole de NS8, a déclaré que l’enquête fédérale était en cours, mais que personne d’autre n’avait été inculpé. Selon elle, lors d’une enquête interne récente, le conseil d’administration avait découvert « qu’une grande partie des revenus de la société et des informations sur les clients avaient été falsifiés par Adam Rogas ».

Mais certains employés de NS8 ont déclaré à Forbes avoir commencé à signaler des incohérences dans les chiffres de la société depuis un certain temps. Matt Zehner, ancien directeur des ventes chez NS8, avait par exemple expliqué aux dirigeants en juin dernier qu’il estimait que la société était peut-être impliquée dans une fraude. 

Au-delà des actions du PDG, des questions subsistent quant à la manière dont des investisseurs principaux (dont Lightspeed Venture Partners, Sorenson Capital Partners et AXA Venture Partners) ont pu manquer les signes indiquant que NS8 était frauduleuse alors qu’elle versait des millions de dollars.

« Ce qu’il faut retenir, c’est que certains d’entre nous ont été induits en erreur. »

Tiffany Kleemann, PDG par intérim de NS8

Par ailleurs, la SEC a révélé cette semaine qu’elle enquêtait sur NS8 depuis décembre 2019, soit quatre mois avant que la société ne reçoive 73 millions de dollars lors d’un cycle de financement mené par Lightspeed pour acheter des actions existantes, y compris les 17,5 millions de dollars versés à Rogas.

Ni AXA ni Lightspeed Ventures n’ont souhaité répondre à nos questions pour savoir savoir s’ils étaient au courant du fait que NS8 faisait l’objet d’une enquête au moment de leur récent investissement. Sorenson Capital n’a pas non plus commenté la situation. 

Dans une déclaration, Lightspeed Ventures « pense que nous et d’autres investisseurs avons été trompés dans le processus de diligence raisonnable par la société et avons été escroqués de millions de dollars ».

Pour les anciens employés de NS8, qui se retrouvent aujourd’hui au chômage en pleine pandémie de Covid-19, la surveillance des investisseurs est déconcertante. Matt Zehner, l’ancien employé, est consterné : « Chez Lightspeed Ventures, ils sont riches comme Crésus, pour eux, c’est une goutte d’eau dans un océan. Mais on pourrait quand même penser qu’ils auraient fait preuve d’une plus grande diligence. Je vous garantis que la tête de quelqu’un va tomber chez eux ».


Avant de travailler pour NS8, Adam Rogas avait une expérience solide. Ayant occupé des postes de direction dans une société de marketing médical et une entreprise d’hébergement de sites web, puis lancé en 2012 la société Catch5 (qui visait à prévenir la fraude publicitaire), sa carrière était sur la pente ascendante jusqu’à ce qu’il cofonde NS8 en 2016.

Jusqu’à peu, il était considéré comme un codeur talentueux et était très apprécié. Un employé senior de NS8 affirme : « J’ai toujours aimé travailler avec lui. S’il avait été du genre super intelligent, mais pas agréable, ou étrange, je me serais dit “C’est logique”. Mais ça, c’est l’arnaque parfaite ».

Le personnage jovial et accompli d’Adam Rogas a également courtisé les investisseurs. En 2017, NS8 a obtenu 7,5 millions de dollars lors d’un cycle de financement initial mené par Arbor Ventures. Le produit concerné était un logiciel destiné aux petites et moyennes entreprises, qui prétendait utiliser l’analyse de données pour détecter les fraudes dans les transactions de e-commerce. Une partie de la clef du succès supposé de NS8 reposait alors sur les programmes de partenariat signés avec les principales plateformes de commerce électronique, telles que Shopify et Magento, qui recommanderaient le produit de NS8 à leurs propres commerçants. 

Mais dès le début, le PDG aurait déclaré de faux états financiers aux investisseurs. Sa capacité à dissimuler la fraude reposait sur le fait que lui seul avait accès au compte de NS8 auprès de la Bank of America, où la société envoyait les paiements des clients ; la société n’employait pas de directeur financier. Un autre compte séparé auprès de la Silicon Valley Bank, utilisé pour les opérations et les virements des investisseurs, était accessible à plusieurs personnes de la direction.

Dès janvier 2018, Adam Rogas aurait falsifié les relevés de la Bank of America pour faire apparaître des chiffres grossièrement gonflés. En septembre 2019, lorsque NS8 a levé 50 millions de dollars, ses faux relevés bancaires indiquaient 23,7 millions de dollars. Mais selon la SEC, le chiffre réel après fraude était de 5 636 dollars.


Fin 2019, les autorités ont donc commencé à enquêter sur le NS8. Adam Rogas et deux autres cadres ont reçu des citations à comparaître de la SEC en décembre, demandant des informations relatives à des allégations selon lesquelles des investisseurs auraient été induits en erreur.

Le moment ne pouvait pas être plus mal choisi pour Adam Rogas, qui était alors en pleine négociation pour lever un autre financement important sous la direction de Lightspeed Venture Partners, dans le cadre duquel il pourrait revendre des millions de dollars d’actions aux investisseurs.

Malgré la pression de l’enquête de la SEC (qui a émis une autre série de citations à comparaître au mois de mars) le PDG aurait continué à falsifier les relevés bancaires de NS8. Selon la SEC, lorsqu’un consultant travaillant pour le compte d’un investisseur a découvert des incohérences dans le relevé bancaire de NS8 en mars, Adam Rogas a prétendu corriger le relevé pour y inclure un faux dépôt d’un million de dollars, ce qui a permis de consolider le solde.

« J’ai vraiment beaucoup de mal à croire que personne ne savait ce qu’il se passait. »

Brandon Storms, ancien employé NS8

Au même moment, les employés, qui ignoraient tout de l’enquête de la SEC, ont commencé à sérieusement se poser des questions. Dans un mémo envoyé à plusieurs cadres début juin, Matt Zehner, l’ancien directeur des ventes, a utilisé les données de SalesForce pour prouver que près de 70 % des partenaires de l’entreprise (des sociétés qui auraient redirigé des clients vers NS8) n’avaient jamais communiqué avec elle.

Matt Zehner affirme n’avoir jamais reçu de commentaires de la part de la direction, mais huit jours après avoir l’envoi de sa note, NS8 a annoncé la clôture d’un tour de financement de 123 millions de dollars mené par Lightspeed Ventures, qui a permis à Adam Rogas d’empocher 17,5 millions de dollars.


Désormais, les autres dirigeants de NS8 tentent de gérer les retombées de l’affaire. Une semaine après le rendez-vous manqué d’Adam Rogas à la banque et sa démission, le nouveau PDG de NS8, Tiffany Kleemann, est intervenu lors d’une visioconférence pour annoncer aux employés qu’ils étaient licenciés sans indemnité de licenciement. 

En larmes, Tiffany Kleemann a déclaré aux employés qu’elle avait été manipulée par Adam Rogas, tout comme eux. Pendant la visioconférence organisée sur Zoom, elle a déclaré : « Je suis arrivée dans cette entreprise après avoir reçu plusieurs informations de la part d’Adam. Ce qu’il faut retenir, c’est que certains d’entre nous ont été induits en erreur ».

Elle a également annoncé aux employés qu’une enquête de la SEC était en cours : « Nous pouvons au moins convenir que s’il y a eu un quelconque acte répréhensible, cette personne, ou ces personnes, sont tenues responsables ».

Pour sa part, Brandon Storms, un ancien responsable du développement commercial de NS8, a raconté à Forbes qu’il ne dormait pas depuis son licenciement. Il ajoute : « J’ai vraiment beaucoup de mal à croire que personne ne savait ce qu’il se passait ».

 

Article traduit de Forbes US – Auteur : David Jeans

 

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