Il est constamment réaffirmé que la crise sanitaire à laquelle nous sommes confrontés va se doubler d’une crise sociale et économique dont les premiers effets se font déjà ressentir. Faillites en série, plans de licenciements massifs et politique de relocalisation qui peine à porter ses fruits, tels sont les trois éléments d’une équation des plus inquiétantes.

Dans ce contexte morose, certains n’hésitent pas à prendre des risques et à se lancer dans l’aventure entrepreneuriale. C’est le pari risqué pris par plusieurs salariés qui ont décidé de racheter leurs entreprises menacées de fermeture.

Ce mouvement a débuté en 2014, bien avant la crise sanitaire, par la création d’une Société coopérative ouvrière et participative par les anciens salariés de l’entreprise Fralib, spécialisée dans la production de thé.  Mais, une accentuation de ce phénomène a pu être notée ces derniers mois. L’un des exemples les plus récents est celui de l’entreprise XL Groupe, spécialisée dans le conseil et la formation qui a été racheté par 7 des 30 salariés. Selon le nouveau dirigeant, cette opération permet « de passer la main en douceur et en toute confiance à des repreneurs qui connaissaient l’entreprise ». C’est d’ailleurs là l’atout majeur de cette forme de reprise : les repreneurs connaissaient parfaitement l’entreprise, son activité et son savoir-faire ainsi que ses principaux contractants.

Néanmoins, si le salarié dispose d’une position favorable du fait de sa connaissance accrue de l’environnement de la société reprise, cette opération représente un véritable investissement qui doit être convenablement préparé.

Les éléments préparatoires à la reprise :

La première condition nécessaire à une reprise pérenne est la motivation. Il est donc nécessaire que tous les anciens salariés souhaitant se lancer dans cette aventure s’interrogent sur le pourquoi de leur engagement et vérifient qu’ils ont bien les armes suffisantes (temps, énergie, capacité d’adaptation…) pour mener à bien ce projet. En ce sens, il est conseillé de prendre contact avec la Chambre de commerce et de l’Industrie du secteur pour prendre conscience de la réalité de l’activité d’entrepreneur.

La seconde condition porte sur l’existence d’un projet entrepreneurial. Si le modèle précédent n’a pas su faire face aux difficultés, c’est qu’il est nécessaire de procéder à certaines adaptations. La constitution d’un business model de qualité est donc impérative. Pour ce faire, il vous est conseillé de définir les points suivants :

  • Le secteur d’activité : C’est le premier point à retravailler. Il convient d’envisager les éléments qui pourraient lui redonner un certain dynamisme et le faire s’ancrer davantage dans les tendances actuelles. Tel a été le cas des salariés XL Groupe qui ont souhaité diversifier leurs offres en misant davantage sur le digital. Si au contraire, l’activité de l’entreprise reprise est d’ores et déjà très diversifiée, il peut être intéressant de recentrer les efforts sur l’activité principale pour la rendre davantage attrayante.
  • L’organisation interne : Il est, d’abord, impératif de bien définir le rôle assigné à chaque nouvel associé. Si ces derniers se connaissent du fait de leur ancienne activité dans l’entreprise, l’opération de reprise va considérablement modifier leurs rapports. Déterminer les points faibles et les forces de chacun pour ensuite leur attribuer la fonction qui leur correspond le mieux est un point crucial dans le processus de reprise. Outre les relations entre associés, c’est aussi la gestion même de la société qu’il convient de définir : y-aura-t-il des salariés non associés ? Combien ? Comment va s’opère la gestion du personnel ? Des dirigeants sociaux seront-ils nommés ? Ce sont autant de questions auxquelles il est nécessaire d’apporter des réponses avant le tout début d’activité.
  • L’organisation juridique : La définition de la structure juridique de l’entreprise nouvelle doit également faire partie des réflexions préalables. Classiquement, la reprise d’une entreprise par les salariés prend la forme d’une SCOP, société coopérative et participative. Comme toute société, cette dernière fonctionne sur une base statutaire qui définit les éléments caractéristiques de la société (dénomination, siège social, objet, capital social…). L’avantage de la SCOP est qu’elle peut englober toute forme d’activité et prendre, par la suite, la forme d’une société anonyme, d’une société à responsabilité limitée ou encore d’une société par actions simplifiée.
  • Le financement : C’est le point majeur de la stratégie d’entreprise à définir. Les questions à se poser sont les suivants : quelle est la situation financière actuelle ? Quels sont les potentiels clients avec lesquels il est possible de poursuivre l’activité ? Quels seraient les fournisseurs prêts à soutenir la nouvelle activité ? C’est ici les connaissances des anciens salariés de l’environnement sociétal s’avèrent être un atout précieux. Il convient également de se demander quelle valeur peut être facilement mobilisable ? Est-il possible d’avoir recours à un emprunt bancaire ?

Une reprise réussite nécessite de passer par ces éléments de définitions préalables.

Quelques pistes pour faciliter la reprise :

Les reprises d’entreprise effectuées par des salariés ces dernières années permettent de mettre en évidence quelques pistes de réflexion. Sur le financement, trois modèles semblent s’imposer :

  • Le premier consiste pour les anciens salariés à apporter les indemnités de licenciement qu’ils ont touchées. Tel est la solution adoptée pour sauver la société Tempé, spécialisée dans la charcuterie alsacienne : les salariés, par leurs économies et ce qu’ils ont touché de leur ancien employeur, ont réussi à réunir 1,6 million et à remettre la société sur pied.
  • Le second modèle se base sur le recours au crowdfunding, c’est-à-dire à une forme de financement participatif. Face à la réticence des banques, c’est souvent vers ce mode de financement que se tournent les salariés entrepreneurs. A titre d’exemple, les madeleines Jeannette ont fait l’objet d’un rachat par six salariés qui ont lancé un appel au financement participatif permettant de récolter plus de 400 000 euros et de relancer la marque. C’est également vers ce modèle que ce sont tournés les ex-salariés de Fralib.
  • Le dernier modèle repose sur un engagement bancaire particulier dénommé Leverage Management Buy-Out (LMBO) qui se base sur un rachat collectif de la société appuyé par un endettement bancaire présentant des avantages fiscaux. C’est vers ce montage juridico-financier que s’est fondé le rachat de l’entreprise XL Groupe par ses salariés.

Les expériences passées ont montré que le rachat d’une entreprise par ses salariés avait permis de sauver des emplois et de relancer l’activité. Par ailleurs, la SCOP permet de constituer un nouveau modèle social où le mode hiérarchique serait relégué au second plan au profit d’un mode participatif. Le salarié serait ainsi davantage pris en considération et responsabilisé dans ses choix puisque les changements opérés interviendraient par lui et pour lui. Cette nouvelle vision du travail tend à séduire puisque, contrairement aux idées reçues, les SCOP succédant à une faillite ne représentent que 11% des cas. En effet, certains dirigeants sociaux sont tentés, à leur départ, de léguer l’entreprise aux salariés. Tel est le cas de M. MAUGARD, PDG de Hisa, société spécialisée dans les études en ingénierie, qui pense que « la richesse de son entreprise est due en grande partie aux salariés qui la composent », et a donc transmis le flambeau à ces derniers.

En dépit de ces points positifs, la SCOP présente tout de même certains inconvénients. Sans préparation solide, l’entrepreneuriat peut rapidement devenir une véritable catastrophe. Les quelques précédents montrent également que, si la société a pu être sauvée, elle n’a pour autant pas pu se développer véritablement et reste cantonnée à un mode de survie.  La clé d’une reprise réussie et pérenne repose sur une transition en douceur et un accompagnement adapté des nouveaux salariés-dirigeants.

 

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