LES FAITS. – Le conseil d’administration de Danone a voté pour dissocier les postes de président et de directeur général du géant de l’agroalimentaire. Emmanuel Faber gardera la présidence mais va devoir abandonner la direction générale.

 

Loin d’être un dossier d’activisme parmi d’autres, le cas Danone allie toutes les lames de fond qui redessinent les équilibres du pouvoir au sein des sociétés.

Le conseil d’administration de Danone s’est réuni jeudi 18 février pour valider les comptes annuels du groupe agroalimentaire. Si la question de la gouvernance ne figurait pas à l’ordre du jour, son président directeur général Emmanuel Faber est pourtant sous haute pression actionnariale, le gestionnaire d’actifs Artisan Partners réclamant son départ ainsi qu’une dissociation des fonctions de président et directeur général.

Par une lettre adressée le 19 novembre aux administrateurs de Danone, le fonds activiste Bluebell Capital Partners, actionnaire depuis la fin de l’année 2020 du groupe alimentaire, contestait la gestion ainsi que la performance boursière du groupe, considérées comme décevantes.

Une première lecture hâtive pourrait laisser penser que le cas Danone ajoute à la liste déjà longue des émetteurs subissant une pression activiste. Il est vrai qu’aucune entreprise n’est désormais immune. Car si l’on observe un recul certain ces derniers mois des incursions activistes, en conséquence essentiellement du contexte de pandémie, avec 24 campagnes lancées dans le monde au troisième trimestre 2020 marquant une diminution de 54% par rapport au 3ème trimestre 2019, (Lazard’s Shareholder Advisory Group, Review of shareholder activism, Q3 2020), la tendance de fond est installée et irréversible.

La montée en puissance des actionnaires activistes traduit un phénomène nouveau en vertu duquel l’actionnaire minoritaire, fût-il individuel, ne se contente plus d’un traitement purement capitalistique de sa participation et entend exercer une influence sur l’émetteur. A cet égard, l’activisme illustre l’émergence d’une nouvelle ère marquée par un principe de redevabilité et de transparence. Les actionnaires activistes et leurs interventions font désormais partie intégrante de la vie des émetteurs, qui doivent en conséquence identifier leurs vulnérabilités en amont afin d’anticiper les demandes et les éventuelles campagnes.

Cependant, l’attaque subie par Danone, visant notamment à modifier une gouvernance que certains actionnaires jugent faibles, se distingue en ce que la cible, cette fois, est une entreprise à mission. En juin 2020, Danone est ainsi devenue la première entreprise du CAC 40 à opter pour ce modèle, avec l’approbation de plus de 99 % de ses actionnaires.

« Avec pour mission d’apporter la santé par l’alimentation au plus grand nombre » et d’inspirer des habitudes alimentaires et de consommation plus saines et plus durables, en ligne avec sa vision Danone, One Planet. One Health, Danone a fait le choix de placer la santé et l’environnement au cœur de son activité et de sa performance.

On comprend dès lors que cette attaque activiste prend un relief particulier. Elle pose l’interrogation cardinale de la compatibilité de deux valeurs que l’entreprise se doit aujourd’hui de créer, économique et financière d’un côté, écologique et humaine de l’autre, double création de valeur désignée par Danone par « création de valeur durable ».

La preuve est faite que la prise en compte de la santé et de l’environnement oblige l’émetteur et l’écosystème à s’inscrire dans un temps long, ce dont on ne peut que se féliciter. Pour autant, la faculté d’apporter une réponse appropriée et économiquement viable au défi de la conciliation des différents intérêts en présence, notamment ceux des actionnaires, des salariés, de l’environnement, de la santé dans le cas de Danone, est déterminante. Elle est d’autant plus essentielle que les nombreuses entreprises devant faire face au passage délicat et coûteux du marron au vert sont confrontées à ce défi.

Ainsi, loin d’être un dossier d’activisme parmi d’autres, le cas Danone conjugue toutes les lames de fond qui redessinent les équilibres du pouvoir au sein des sociétés. Au premier chef, la question essentielle de l’efficacité de la gouvernance, et notamment du conseil d’administration compris comme contre-pouvoir, est posée de façon explicite, rappelant la nature cardinale de cette instance. L’existence et la puissance du dialogue actionnarial, en dehors d’un contexte d’assemblée générale, sont également mises en lumière, des dirigeants de la société de gestion Artisan Partners n’ayant pas hésité à échanger avec l’administrateur référent de Danone sur le sort d’Emmanuel Faber.

Le rôle et l’influence des parties prenantes est également au cœur de ce dossier, d’une part avec le soutien apporté à la gouvernance par Pascal Lamy, président du comité chargé d’évaluer la mise en œuvre des engagements du groupe agroalimentaire en tant qu’entreprise à mission, d’autre avec l’influence, à l’unisson de la CFDT, Force Ouvrière et de la CGC, lesquelles ont publié des communiqués de soutien à la gouvernance actuelle du groupe et dénoncé l’attaque de fonds soucieux, selon eux, « d’augmenter leur profit financier à court terme ». 

Cette crise pose enfin et surtout la question cardinale de la double création de valeur par une entreprise qui a fait de l’enjeu environnemental et sociétal l’axe cardinal de son développement. Ainsi, l’interrogation soulevée par Bluebell Capital Partners et Artisan Partners n’est pas tant de savoir s’il est souhaitable de concilier ces deux valeurs, ce qui semble désormais s’imposer, mais de savoir si Danone et son président, Emmanuel Faber, sont en mesure d’y parvenir.

Cette nouvelle manifestation du pragmatisme de l’activisme actionnarial interroge Danone et son président directeur général sur leur aptitude à concilier performance économique et performance écologique d’une part, et ce faisant, leur rappelle le rôle cardinal de la gouvernance comprise comme un actif à part entière d’autre part.

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