Le nombre de postes vacants augmente en France depuis 4 ans selon Eurostat. Cependant le pays connaît une pénurie croissante de main-d’œuvre suffisamment qualifiée pour les combler. Cette situation pourrait créer des goulots d’étranglement parce que la production des entreprises ne peut répondre à l’augmentation de la demande dans un contexte économique mondial porteur. Cela pourrait à son tour ralentir la croissance de l’économie et freiner la réduction du chômage.

Les données de l’INSEE montrent que les entreprises enregistrent une forte augmentation du taux d’utilisation des capacités de leurs installations de production. Le sondage trimestriel publié par l’institut de statistiques français en janvier montre que 37,2 % des entreprises manufacturières produisent à pleine capacité (le plus haut niveau en près de 28 ans), tandis que 40,6 % déclarent avoir des difficultés à trouver des candidats adaptés dans leurs processus de recrutement.


Y a-t-il une pénurie de main-d’œuvre ?

Les données de Pôle Emploi corroborent cette dernière information. Dans une étude présentée en décembre dernier, l’établissement estimait qu’entre 200 000 et 330 000 emplois étaient vacants faute de candidats qualifiés. Les recruteurs ont déclaré, parmi les principales raisons d’incompatibilité, le manque d’expérience (70 % des cas), le manque de compétences (67 %), de qualification ou de formation (45 %).

Une pénurie de main-d’œuvre avec un taux de chômage de 9,2 % (selon l’estimation provisoire du premier trimestre 2018) peut sembler contradictoire à première vue. Cependant, la cause de ce paradoxe peut s’expliquer par la forte disparité entre les compétences demandées par les employeurs et les compétences des chômeurs. À cet égard, en déclaration recueillies par Bloomberg en février, le président Emmanuel Macron a révélé que 2 millions de chômeurs n’avaient pas suffisamment de qualifications pour être embauchés.

Compétences et employabilité

La France a connu un processus de polarisation de l’emploi similaire à celui des autres économies développées. Cette polarisation fait référence au fait que les emplois nécessitant un niveau moyen de compétences disparaissent au profit d’emplois peu qualifiés ou hautement qualifiés. Ce phénomène a entraîné une augmentation du taux de chômage (proportion de chômeurs parmi la population active) mais aussi une diminution du taux d’activité (proportion de employés plus chômeurs parmi la population en âge de travailler).

Il convient de noter que le taux de chômage parmi ceux qui n’ont pas fini le lycée est chaque fois plus important par rapport à celui de la population totale. En effet, ce dernier est 1,8 fois plus élevé actuellement, en contraste fort avec ceux qui ont au moins fini le premier cycle de l’enseignement supérieur.

Le niveau de compétences est un facteur essentiel de la probabilité qu’ont les personnes de s’intégrer avec succès sur le marché du travail. Dans une étude publiée par la Commission européenne en 2013, il a été constaté que l’écart de compétences entre l’offre et la demande sur le marché du travail expliquait une part importante de l’efficacité dans le processus d’appariement entre les chômeurs et les postes vacants, surtout après la crise, tandis que les politiques actives pour l’emploi perdent leur pouvoir explicatif.

L’efficacité du processus d’appariement peut se faire au moyen de l’analyse de la courbe de Beveridge qui est une représentation graphique liant taux de chômage et taux de postes vacants (nombre de poste vacants ramené au total des postes, vacants et occupés). La relation entre ces deux indicateurs est négative, ce qui signifie que, pour un taux de chômage plus élevé, on attend un taux de postes vacants plus faible. Pour comprendre la nature transitoire ou permanente des mouvements dans la courbe de Beveridge, deux scénarios peuvent être envisagés. D’une part, un choc négatif de demande conjoncturel entraînerait un déplacement le long de la courbe décroissante. D’autre part, un changement structurel entraînerait une translation de la courbe, ce qui s’interpréterait comme une augmentation (translation vers l’intérieur) ou une diminution (translation vers l’extérieur) de l’efficacité dans le processus d’appariement entre chômeurs et postes vacants.

C’est dans ce cadre de la lutte contre le chômage que s’inscrit l’action de la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, qui a annoncé son intention d’allouer 15 milliards d’euros supplémentaires pour les plans de formation aux 32 milliards d’euros actuellement dédiés. Cet investissement serait réparti sur les 5 prochaines années et s’accompagnerait d’une révision du système de formation des travailleurs et des chômeurs afin de combler le déficit croissant de compétences. Parmi les réformes proposées figure la création d’un compte personnel de formation, par lequel les bénéficiaires disposeraient de 500 à 800 euros par an pour acquérir les compétences qu’ils jugent appropriées.

Comment le niveau de compétences peut-il être mesuré ?

Le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) mené par l’OCDE évalue la performance académique des lycéens de la classe de seconde (15 ans) en mathématiques, sciences et compréhension de l’écrit. Dans ses différentes éditions, la France a obtenu des résultats modestes, stagnant quelques points au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE.

Également réalisée par l’OCDE et similaire à PISA, le Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PIAAC) évalue la performance de la population en âge de travailler (dans ce cas, les personnes entre 16 et 65 ans) en littératie, numératie et résolution de problèmes dans des situations technologiques (la France n’a pas participé à cette dernière section). Compte tenu de la somme des compétences en littératie et numératie, les Français ont été classés antépénultièmes parmi 24 pays. Ces résultats s’aggravent à mesure que l’âge de l’individu augmente.

Concernant l’accès aux opportunités visant à acquérir de nouvelles compétences, les conclusions de l’étude PISA mettent en évidence l’inégalité du système éducatif français. Les différentes éditions de l’étude montrent que la différence dans les résultats obtenus parmi les élèves du quartile le plus défavorisé en termes socio-économiques par rapport au quartile le plus favorisé est particulièrement large en France. Plus précisément, la réalité socio-économique des élèves explique 22,5 % de la note obtenue en mathématiques, 20,3 % en sciences et 28,1 % en lecture. D’un point de vue historique, le système éducatif français est aujourd’hui plus inégalitaire qu’en 2003.

Conclusion

La difficulté à trouver des candidats appropriés en raison du manque de compétences met en évidence la pénurie de main-d’œuvre par rapport aux compétences exigées par les employeurs. Les changements rapides qui se produisent dans l’économie française créent un fossé entre les compétences disponibles pour les individus et les compétences requises pour occuper un emploi. Au vu de cette analyse, il apparaît nécessaire d’améliorer et d’étendre l’acquisition des compétences de la population afin d’aider les chômeurs à trouver un emploi et d’assurer l’amélioration de la compétitivité des Français par rapport au reste du monde. Ce sont des conditions pour soutenir la croissance régulière et pérenne de l’économie de l’hexagone.

Article rédigé par Alberto González de Aledo Pérez, BSI Economics