Répondant à une inspiration qui semble inépuisable, Jean-Yves Clément déploie son talent sur de nombreux champs créatifs. Il y recherche certaines clés des portes de la beauté. Poète, essayiste, conférencier et récitant, Jean-Yves Clément est aussi éditeur (Le Passeur Éditeur) et organisateur de festivals (à Nohant, chez George Sand – Nohant Festival Chopin -, et Châteauroux – Lisztomanias, qu’il fonde en 2002).

 

Critique musical (Diapason, France Musique), il est l’auteur de plusieurs ouvrages parus chez Actes Sud (Liszt, Scriabine, Glenn Gould) ; il a publié également “Les deux âmes de Frédéric Chopin” (Le Passeur), un vaste poème “Le Chant de toi” (Cherche Midi) et un recueil d’aphorismes “De l’aube à midi” (Le Passeur). “Le Retour de Majorque, Journal de Frédéric Chopin” (Pierre-Guillaume de Roux) est paru en 2020, et fin septembre paraîtra “Chopin et Liszt, La magnificence des contraires” (Premières Loges).
Philosophe et musicien de formation, Jean-Yves est de surcroît Commandeur des Arts et des Lettres. Une reconnaissance de la créativité qu’il sait faire circuler autour de lui, dans ces innombrables dialogues avec l’art qui nous transforment et nous élèvent…

Entretien avec Florence Petros


Le 14 octobre prochain vous célèbrerez les 20 ans de votre festival consacré à Franz Liszt « Les Lisztomanias ». Tant de choses ont été écrites sur ce génie, que choisirez-vous de mettre le plus en avant sur lui à l’occasion de ce bel anniversaire ? 

Jean-Yves Clément  : Tant de choses et pas assez encore en fait. S’il fallait choisir je choisirais sa bonté d’âme, sa façon de donner à tous sans compter, au public (ainsi qu’à celui défavorisé ou « fragile ») comme aux artistes de son temps, sa prodigalité infinie. Il a initié une manière de transmettre – par le récital et la master classe, qu’il a inventés -, qui a ouvert les portes de l’avenir. Donc, en quelque sorte, sa jeunesse éternelle (20 ans !) et son exemple d’homme et d’artiste en même temps !

Par ailleurs, il a créé nombre de formes musicales – dont le Poème symphonique -, dressant des passerelles entre les différents arts ; attitude qui inspirera beaucoup de compositeurs au XXe siècle : Schönberg, Strauss, Ravel, Bartok…. Et cette modernité-là, bien sûr, je continuerai à la mettre en avant.

 

Quels seront les temps forts de cette 20eme édition ?

J.-Y. C. : Vingtième anniversaire oblige, il n’y aura que des points forts ! Mais je distinguerais la venue de Benjamin Grosvenor, une des étoiles du piano d’aujourd’hui, et celle d’Alexandre Kantorow qui sera présent également, avec l’Orchestre national des Pays de la Loire que dirigera le chef ouzbek très en vue Aziz Shokakhimov. Mais sans oublier d’autres « jeunes » de cette édition intitulée « Liszt a 20 ans », tels Nathanaël Gouin ou le jazzman Paul Lay qui croiseront ensemble le fer pianistique ! François-Frédéric Guy et Bertrand Chamayou joueront chacun les deux grands cycles pianistiques de Liszt, les « Harmonies poétiques et religieuses » et les « Années de pèlerinage ».

Mais il faut citer aussi Cyrille Dubois (qui donnera les méconnus lieder de Liszt), Fabrizio Chiovetta, Aurélien Pontier et d’autres encore, qui dévoileront chacun des innombrables facettes de Liszt…

 
Quels sont à votre sens les pianistes les plus « lisztiens » ?

J.-Y. C. : Ceux que j’engage cette année ! Je les ai sélectionnés en conséquence. Ils se sentent tous concernés par « l‘idéal lisztien » et forment presque une communauté ! D’une manière plus générale, les « lisztiens » sont ceux qui ont compris et ressenti l’esprit qui réside dans cette musique – à la fois son héroïsme intrépide et son humanisme universel : dans le passé, Arrau, Richter, Cziffra, Berman, Bolet, Horowitz et beaucoup d’autres. Liszt a toujours été célébré, mais souvent partiellement aussi. On ne connaissait qu’une partie de son œuvre pour piano… Aujourd’hui, la jeune génération a compris et intégré la totalité de l’œuvre (y compris symphonique et chorale) et de l’homme. La vie de Liszt est une « passion »  — c’est ainsi que la pianiste Béatrice Berrut, que j’ai engagée l’an passé, qui vient de lui consacrer un disque magnifique, la vit entièrement, au quotidien même.
 

Jean-Yves Clément  : J’ai construit ma vie de manière à réaliser ce que je souhaitais, donc je n’ai rien à « gérer », les choses vont et se font toutes seules, orientées par la passion que je mets à les accomplir

 

Comment définiriez-vous le fait d’être lisztien ? 

J.-Y. C. : Ce n’est précisément pas qu’une affaire de piano ! Ni de moyens techniques. Mais de cœur et d’esprit — d’attitude. De liberté aussi. Et de don. C’est un humanisme à part entière, une façon d’être qui excède la musique et l’art. Une façon de servir l’autre où la beauté est vectrice, mais pas seulement elle. Elle initie un autre but qu’elle-même. Chez Liszt, bonté et beauté vont ensemble. D’où les « Lisztomanias Humanitaire » que nous avons créés il y a plusieurs années, qui sont devenus un véritable festival « off » à côté du « on » et qui s’adresse, au travers de multiples actions, à un grand nombre de publics. Liszt a donné des concerts de charité toute sa vie (et il allait dans les prisons, hôpitaux…), même après qu’il ait cessé la carrière, à 35 ans seulement… « La mission de l’art est une mission humanitaire », écrivait-il à l’âge de 24 ans… Qui dit mieux ?

 
Vous êtes un homme aux multiples passions et activités, comment gère-t-on tout cela ?

J.-Y. C. : C’est simple, il suffit de ne jamais s’arrêter ! De faire de sa vie son œuvre, si je puis dire, précisément sur le modèle de ces grands romantiques que j’aime et que je sers… J’ai construit ma vie de manière à réaliser ce que je souhaitais, donc je n’ai rien à « gérer », les choses vont et se font toutes seules, orientées par la passion que je mets à les accomplir… Ce que j’ai appris – aussi par Liszt -, c’est que l’énergie que l’on dépense pour des choses qui nous sont importantes nous est redonnée. Toujours.

 
Parlez-nous aussi de votre dernier ouvrage et de celui à paraître…

J.-Y. C. : Le dernier, paru en septembre 2020, mêle la fiction et le journal intime fantasmatique ! Intitulé « Le retour de Majorque », il retrace le voyage de Chopin à Majorque, en compagnie de George Sand. Écrit à la première personne, Chopin y dévoile en même temps l’écriture de ses Préludes, qui rythme son voyage. C’est aussi un livre sur l’écriture et sur le style.

« Chopin et Liszt, la magnificence des contraires * », met en scène, sous forme de parcours croisés, les deux seigneurs du piano romantique, et met en valeur tout ce qui les oppose. Ils forment en fait un couple complémentaire, comme deux faces d’une même planète. Curieusement, personne n’avait réuni ces deux « héros » en un même livre !

 Comment réalise-t-on ce tour de force, en cette période si particulière, de réunir autant d’artistes et de mélomanes ?

J.-Y. C. : C’est la force de Liszt aussi ! De son image, de l’énergie qu’il transmet à travers ses œuvres mais aussi de ses actes et de l’amour qu’il a su partager et qui est perceptible. Les jeunes musiciens (qui forment l’essentiel de ma programmation, 20 ans obligent !) en ont de plus en plus conscience et y sont de plus en plus sensibles. Ils sont donc ravis de nourrir la programmation d’un festival qui a tant de sens !


 

https://www.lisztomanias.fr

 Editions Premières Loges, en vente le 29 septembre.

 

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