A chacun ses mots pour le dire. Laurent Berger appelle en ces temps de pandémie à élaborer sans tarder « un nouveau modèle qui préserve la vie humaine, les solidarités, face aux périls sanitaires et écologiques ». Cela fait des mois que le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, avec des accents tout aussi progressistes que le patron de la CFDT, le répète de son côté à qui veut l’entendre : « le capitalisme est dans une impasse ».

Leurs voix seront-elles entendues à l’heure où le confinement pourrait provoquer une déflagration sociale susceptible de tout emporter sur son passage dans le monde entier ?


La nouvelle donne de l’emploi est cruelle : aux Etats-Unis, ce sont déjà 26 millions de salariés qui ont dû rendre leur tablier. De l’autre côté du Pacifique, ce sont plus de 200 millions de Chinois qui sont privés d’emplois. Dans ce palmarès de l’horreur économique, l’Europe suivra. Des millions de personnes sans réserve financière basculeront à leur tour dans le chômage et la pauvreté.

Avec un produit intérieur brut mondial qui pourrait reculer de 3% en 2020 selon le Fonds monétaire international (FMI), alors qu’il n’avait dévissé que de 1,7% lors de la récession de 2008-2009, c’est peut-être un demi-milliard d’habitants de la planète qui pourraient connaître le même sort.

Face aux risques de dégradation ainsi causés par le covid-19, et bien que plus sujet à l’accoutumé à la litote qu’aux exagérations, Edouard Philippe n’a pas mâché ses mots devant l’Assemblée nationale le 28 avril dernier, évoquant le spectre d’un « écroulement » imminent. Non sans raison. Car les estimations encore bien timides de l’OFCE tablent déjà sur 460 000 pertes d’emplois à l’issue du confinement. Un chiffre qu’il faudra sans doute multiplier par trois pour se faire une idée réelle des dégâts collatéraux auxquels s’attendre d’ici 2021 sur le marché du travail.

De quoi perdre le sommeil et surtout faire craindre que tout le monde ne mange pas à sa faim dans les prochains mois.

L’accès aux besoins fondamentaux pour tous est désormais la question centrale. Car si le coronavirus a déjà fait plus de 25 000 morts en France, il s’apprête aussi à tuer l’emploi de centaines de milliers de salariés, avec à la clé des frustrations, des privations et des cicatrices sociales qui ne seront pas près de se refermer.

Le plan de relance, qui succédera aux mesures d’urgence déjà décidées par les gouvernements en mars et avril derniers, ne devra donc pas seulement se soucier d’une reprise de la croissance. Aussi nécessaire soit-elle, celle-ci ne garantit pas toujours que les richesses supplémentaires créées viennent renforcer la prospérité du plus grand nombre ou contribuer à la préservation de la planète.

A dire vrai, réduire l’enjeu des futurs plans de redressement à un défi en termes de PIB reviendrait à passer à côté d’une partie de l’exercice.

Une ville du nord de l’Europe semble l’avoir déjà compris : Amsterdam. Soucieuse de mettre la priorité sur les besoins élémentaires de ses 850 000 citoyens tout en cherchant à ne pas nuire à la planète, la capitale néerlandaise a annoncé le 8 avril dernier un programme de soutien à la reprise exemplaire.

Alors que les écoles doivent ré-ouvrir dans tout le pays à compter du 11 mai prochain, la municipalité a annoncé un nouveau plan de soutien astucieux combinant appui à la reprise économique, progrès social et transition écologique. Un triptyque très inspiré des travaux de l’économiste Kate Raworth, qui exerce ses talents depuis 2013 à l’Institut du changement environnemental rattaché à l’Université d’Oxford.

Que dit en substance la chercheuse britannique dans un livre qui aura fait couler beaucoup d’encre lors de sa sortie il y a trois ans et traduit en français sous un titre qui donne l’eau à la bouche, « La théorie du donut : l’économie de demain en 7 principes » (ed. Plon, novembre 2018) ? Une vérité qu’on refuse largement d’admettre dans nos pays compte tenu du poids qu’y pèse encore le capitalisme actionnarial : la croissance n’est ni la recette miracle contre le chômage et pour la prospérité ni une fin en soi.

S’inscrivant en faux par rapport à deux-cent-cinquante ans de pensée économique dominante assimilant la croissance au progrès, Kate Raworth recommande de se servir d’une nouvelle « boussole » pour repenser le rôle de l’économie au XXIème siècle. Il ne s’agit plus, selon elle, de penser celle-ci comme un cycle allant mécaniquement de la production à la redistribution, mais de l’envisager à l’inverse comme le moyen de réallouer les ressources en vue de la satisfaction des besoins fondamentaux de l’homme (accès à l’eau, la nourriture, le logement, l’éducation, la santé…) tout en respectant ceux de la planète.

Le donut, littéralement « noix de pâte », ce beignet sucré inventé en Amérique du Nord, sert alors d’illustration à une théorie portant son nom, avec ses deux anneaux concentriques : l’anneau interne désignant les douze besoins fondamentaux de l’être humain et l’anneau externe, métaphore du « plafond écologique de notre planète ».

Dans la théorie du donut, toute politique publique sera confrontée pour la mesure de son efficacité à sa capacité à satisfaire les besoins élémentaires de tous sans obérer l’avenir de la planète (changement climatique, biodiversité…). Un individu qui n’aurait pas accès aux minima (eau, énergie, soins, revenus…) tomberait dans le « trou » du donut, qui devient ainsi la métaphore de l’impasse politique.

La théorie du donut est bien plus qu’une brillante et disruptive doctrine économique. Elle est un guide pour l’action publique territoriale, nationale et même européenne. Dans la cité de Vermeer et de Rembrandt, elle a servi à valider les mesures prises par la municipalité pour atteindre une économie totalement circulaire à l’horizon 2050, grâce à des engagements très concrets du maire : changements dans le traitement des déchets domestiques, efforts pour réduire le gaspillage alimentaire, pour construire des logements plus durables, ou encore attention particulière accordée à la réutilisation des produits non nécessaires.

Au moment où l’Europe est en train de bâtir un fonds de relance qui devrait atteindre entre 1 000 et 1 500 milliards d’euros et où la France prépare activement un plan de soutien à l’économie qui sera prêt pour l’automne, l’image du beignet nord-américain avec ses cercles concentriques doit inspirer nos gouvernants.

L’avertissement est clair : l’effondrement social pourrait succéder à l’écroulement économique. L’impasse climatique pourrait bien s’ajouter également au choc social. Souvenons-nous qu’après 2008, les émissions de CO2 étaient reparties à la hausse de manière spectaculaire.

Notre devoir des prochains mois, en tant que citoyens avisés de la planète, et le devoir de nos dirigeants, c’est de construire une relance à la fois solidaire, pour amortir le choc social de la crise, et verte afin que les créations d’emplois et d’activité économique qui en résulteront s’accompagnent de progrès dans la transition écologique.

Mettons le donut au menu de nos prochaines initiatives pour relancer l’économie européenne !

 

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