Faire mentir John Kenneth Galbraith : le rêve de tout prévisionniste. L’ancien conseiller à la Maison Blanche le répétait à l’envie : « la seule fonction de la prévision économique, c’est de rendre l’astrologie respectable ».

Et à observer le « yoyo » permanent des projections établies par les institutions internationales, il y a très peu de chances que celui qui murmura aux oreilles de Roosevelt, Kennedy et de Lyndon B. Johnson, soit un jour démenti. Dernière organisation en date à être prise en flagrant-délit de révision radicale voire de déni de ses prévisions en moins de huit semaines : le Fonds monétaire international (FMI). Alors que celui-ci tablait sur un plongeon de seulement -3% du produit intérieur brut (PIB) mondial en avril dernier, il s’est ravisé mercredi 24 juin. Et annonce désormais un recul de -4,9% en 2020. Dernière preuve accablante de son impuissance à mesurer les pertes à venir, le rapport de l’institution basée à Washington la justifie par un aveu terrible en forme d’ignorance : « c’est une crise comme aucune autre », est-il écrit dans son rapport. Comprendre : on est dans le tunnel, et faute de repère tangible dans le passé et le présent, personne ne sait quand on apercevra de nouveau la lumière.


Faut-il vraiment s’étonner de cette déroute de la prévision et de sa si parfaite inaptitude à nous présenter avec fiabilité et constance l’étendue des dégâts économiques causés par l’épidémie de covid-19 à l’horizon 2020-2021 ?

Oui, si l’on croit qu’à grands renforts de mathématiques et de courbes, il est d’ores et déjà possible de décrire le comportement des acteurs économiques en post-covid en ayant recours à la modélisation.

Dès lors que l’activité repart, il est toujours possible de postuler par exemple que les ménages français qui avaient constitué un « bas de laine » de près de 100 milliards d’euros pendant le confinement, vont se ruer dans les magasins et convertir une grande partie de leur épargne en consommation. Un raisonnement identique peut aussi postuler que l’intervention massive de la Banque Centrale Européenne (BCE) pour injecter des liquidités supplémentaires dans l’économie va susciter une élévation du niveau général des prix. Deux hypothèses qui ne se réaliseront probablement ni l’une ni l’autre dans leur intégralité, car d’une part beaucoup de ménages anticipant de futures hausses d’imposition ne vont pas élever tant que cela leur niveau de dépenses, tandis que d’autre part la création monétaire ne produira elle-même de l’inflation que si la dynamique de crédit est forte, ce qui supposerait que nos entreprises déjà très endettées acceptent encore d’emprunter plus pour investir malgré le danger de solvabilité auquel elles s’exposeraient en le faisant.

Conclusion dérangeante : en économie, la rationalité « paramétrique », qui obéirait au seul calcul abstrait et prétendument valide en toute occurrence, bute sur le réel. Appelé aujourd’hui encore à la rescousse pour sauver une économie touchée de plein fouet par l’épidémie de coronavirus, John Maynard Keynes avait déjà fait redescendre de son piédestal, il y a de cela huit décennies, une prévision économique qui se fierait aux seules vertus de la modélisation. Dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936), il proposait en son temps un développement plus qu’éclairant sur l’art « de la prévision à long terme » en se livrant à une petite leçon de choses à propos des marchés financiers. Le prix des actions, avertit alors l’économiste, n’a rien d’objectif : il découle en réalité des anticipations de ce que « l’opinion moyenne croît être l’opinion moyenne ».

En somme, pour gagner de l’argent en Bourse mieux vaut être plus fort en psychologie et en sciences sociales qu’en mathématiques ! Si « raison économique » il y a, nous suggère Keynes, elle est davantage la résultante de l’interaction entre les acteurs (Etat, entreprises, ménages…) qu’un calcul rationnel pur et parfait dont le premier théoricien venu pourrait s’emparer avec des chances raisonnables de prédire correctement notre avenir.

Et l’actuelle crise lui donne encore raison. Peu importe au fond le fait de savoir si la pandémie était elle-même prévisible ou si elle est un « cygne noir » (Nassim Nicholas Taleb, 2007) que rien ni personne n’aurait pu imaginer, même si en l’espèce Bill Gates avait fait état de la menace au-dessus de nos têtes.

La plus importante leçon qu’il nous faut désormais assimiler est que, pour sortir de ce mauvais pas, c’est moins la modélisation scientifique de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) côté sanitaire ou celle du FMI côté économique qui nous sauvera. C’est l’entre-aide et la coordination.

Tous dans le même bateau ! C’est un peu la conclusion avant l’heure qu’avait formulé la romancière Natalia Ginzburg dès 1962 dans son roman Les petites vertus : « Jamais, comme de nos jours, écrivait-elle, les destins des hommes n’ont été si étroitement unis les uns aux autres, de sorte que le désastre de l’un est le désastre de tous ». Avant de poursuivre pour être bien comprise : « On constate donc ce fait curieux, que les hommes se trouvent étroitement liés au destin les uns des autres, de sorte que la chute d’un seul entraîne des milliers d’autres êtres ».

Covid-19 n’emportera pas tout le monde, mais il a déjà tué 500 000 personnes aux quatre coins de la planète, l’OMS craignant même dorénavant sa résurgence, avec un million de cas supplémentaires en seulement huit jours. Mais l’épidémie a un mérite au moins : elle nous oblige à se défier de nos réflexes souvent individualistes et souverainistes. Elle nous force à construire et renouveler un dialogue entre les institutions internationales, les Etats, les entreprises et les peuples, avec l’ardente obligation de trouver ensemble les clés pour réduire le rythme d’évolution de l’épidémie et accroître la vitesse à laquelle un vaccin pourra être trouvé avant de pouvoir le proposer à un prix abordable.

Mais la pandémie fait plus que cela encore. Elle nous oblige à reconsidérer la manière dont nous vivons et les impacts sociaux et environnementaux de nos modes de consommation et de production. « L’humanité ne se pose que les problèmes qu’elle peut résoudre », prévenait déjà Marx. Tout le jugement que les générations qui suivront porteront sur nous dépendra de notre capacité dès aujourd’hui à poser tous les problèmes qui sont devant nous, même si nous ne savons pas toujours les résoudre. A oser les mettre sur la table et à les aborder de manière collective et sans tabou.

Plus que jamais, la prévision économique devra prendre en compte dans ses scénarios pour demain la volonté des peuples de s’arracher aux barrières qui ont jusqu’à présent fait que nous avions toujours pensé le monde de demain à partir des idéologies et logiques d’hier. Les pères de la prévision économique ne doivent pas avoir peur de l’adaptation : demain, l’acte de prévision sera moins tourné vers la modélisation et davantage orienté vers une double dimension « relationnelle » et « solidaire », celle-là même qui invite à imaginer un résultat en fonction des relations croisées entre les acteurs économiques autour d’un impératif de partage et de bienveillance plutôt que d’un postulat d’opposition systématique des intérêts. A l’avenir, la prévision appartiendra sans doute moins aux seuls économistes. Elle mettra à contribution sociologues, psychologues et penseurs issus de tous les horizons susceptibles de rendre compte de l’état de la société et des ressorts de son évolution.