OPINION | Cela n’aura échappé à personne, la production culturelle est en pleine ébullition. A tel point que la peur de rater une nouvelle importante, une production culturelle ou un autre événement quelconque a désormais un nom : le FoMo (“Fear of missing out”). Il y a tant de choses à voir, d’information à consommer que cette abondance a créé une forme d’anxiété ! Pourtant, la production culturelle n’a pas toujours fonctionné de cette façon. 

Prenons l’exemple de la pop culture. Il y a encore quelques années, le travail de production et de distribution de la production artistique populaire était principalement confiné à une poignée de studios et d’éditeurs.  La sélection était limitée. En termes de modèles économiques, l’ensemble du système fonctionnait comme un portefeuille : les succès étaient censés payer pour les échecs, mais les créateurs n’avaient droit qu’à un nombre limité d’échecs. En tant qu’artiste, si votre film n’était pas un blockbuster ou si votre chanson n’était pas un succès, on vous laissait tomber rapidement. 

 

Création décentralisée

Aujourd’hui, les artistes ont toujours besoin d’être mieux rémunérés, mais il y a largement plus de contenus à explorer. Chacun est devenu son propre studio et la révolution des paiements sur internet est passée par là : on peut désormais se faire financer par sa communauté. 

Dans cette nouvelle économie de la création, le pouvoir s’est décentralisé. En se connectant avec suffisamment de personnes pour construire une communauté génératrice de revenus récurrents, les créateurs peuvent s’affranchir de la tutelle des gatekeepers. La course au plus petit dénominateur commun n’a désormais plus de sens, à part pour quelques géants. Dans le secteur du film, les grands studios s’appuient désormais sur une à deux superproductions par an, et exercent sur ces œuvres un contrôle maximal. Conséquence de ce manque de liberté créative : de nombreux réalisateurs de cinéma se sont mis à produire des œuvres originales pour Netflix, dont le modèle d’abonnement lui permet de financer une production beaucoup plus variée.

 

Jeux vidéos et journalisme, fers de lance de la révolution des contenus indépendants

Cette évolution se produit également dans le segment des médias qui connaît peut-être le plus grand succès : les jeux vidéo. Unity, par exemple, est une plateforme de développement utilisée pour créer plus de la moitié des jeux vidéo dans le monde, ainsi que des dizaines de longs métrages chaque année. Or leurs motivations pour basculer vers l’abonnement n’étaient pas seulement financières, mais aussi créatives. L’idée : fournir à leurs clients des mises à jour très régulières plutôt que de risquer l’obsolescence en travaillant pendant des mois sur une nouvelle version.

Une autre petite révolution, largement critiquée par les acteurs historiques, a lieu dans le milieu de l’information. Alors que les journalistes indépendants ont très longtemps été dépendants des rédactions qui achetaient (à prix très bas) leurs articles – le terme professionnel est une pige – la plateforme Substack leur permet de monétiser sous forme d’abonnement leurs articles directement auprès du grand public. Les rédactions historiques ont beau jeu de se plaindre : le New York Times a pourtant eu la même démarche lorsqu’il a tout misé sur les abonnements numériques, jugeant que les revenus viendraient désormais de la qualité d’analyse à laquelle les lecteurs souscrivent plutôt que de la publicité. Pari gagnant, dans les deux cas. 

Il y a tout à parier que les deux modèles coexisteront : les géants continueront de dominer mais ne seront plus l’alpha et l’oméga de leur industrie. Ils seront désormais entourés de centaines de milliers de petits indépendants ayant réussi à monétiser avec l’abonnement leur activité, grâce à une communauté plus petite mais très engagée. Avec à la clé, une explosion de la production créative et d’une nouvelle économie, la passion economy, qui pourrait ouvrir un nouvel âge d’or des médias.

 

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