Nous changeons de monde, mais il semble que la majorité d’entre nous n’en a pas conscience, et que les politiques ne réalisent pas les mutations engendrées par l’accélération des technologies. C’est lors de la conférence rio.Futuro, dédiée au digital, que nous avons rencontré le futurologue Jean-Christophe Bonis.

Spécialiste dans la veille technologique, il prédit à 10 ans les usages et les transformations digitales. Il éclaire sur les enjeux qui en découlent, notamment ceux liés à l’intelligence artificielle.

Cet entrepreneur, fondateur du cabinet de conseil Oxymore, en dirige le laboratoire de recherches. Son métier, il le décrit comme celui de lanceur d’alertes sur les évolutions majeures du digital et ses enjeux. « J’essaie de donner aux professionnels et au grand public un éclairage sur ce qui est en train de se passer, afin qu’ils puissent comprendre et avoir un choix. »

« L’arme la plus puissante au monde, c’est l’éducation. » Cette phrase de Nelson Mandela, reprise par Jean-Christophe Bonis, illustre les changements de nos sociétés et les populations, qui ne sont pas prêtes : « pour le moment, les cartes sont encore sur la table. L’intelligence artificielle permet de solutionner bien des maux, mais peut être est-elle notre dernière invention». Bienvenue dans le monde de Jarvis.

Où en sommes-nous ? Quelles seront les évolutions des usages et comportements en digital, les stratégies à adopter en entreprise dans 10 ans ? Quels sont les enjeux de ces mutations à moyen terme et ceux de la progression de l’intelligence artificielle ?

Temps 1 : aujourd’hui et futur proche.

« L’innovation est en train de s’accélérer de façon massive, mais ses enjeux ne sont pas nécessairement perçus par tous », constate Jean-Christophe Bonis. À titre d’exemple, une simple machine à laver devient aujourd’hui un objet connecté. Il ne s’agit pas que d’un argument de vente : des services et usages naissent de ces objets connectés. « Pour aller contre l’obsolescence programmée de certains constructeurs, certaines pièces dites connectées pourront être analysées et permettront ainsi d’anticiper la panne. Elles pourront être dupliquées pour réparer certaines machines. Nous allons tous tendre vers les mêmes dynamiques sociales, environnementales qui créeront des usages et des business models intéressants ».

Cette première évolution connectée de notre quotidien implique une quantité de data à traiter que seule l’intelligence artificielle pourra réaliser. Selon Jean-Christophe Bonis, nos vies seront gérées par des assistants personnels (Alexa, Siri..) qui auront pour fonction d’analyser les données récoltées, de nous faire prendre le moins de décisions possible. Bref, nous faciliter la vie. «Aujourd’hui en analysant le parcours d’un utilisateur, on est capable de répondre en temps réel aux besoins des consommateurs. Cela ira plus loin sur les questions liées à la santé, à l’alimentation, aux voyages… Ces données seront davantage liées à la subjectivité, l’assistant personnel saura que vous n’aimez pas telle compagnie aérienne et ne la proposera pas », ajoute le futurologue.

Les enjeux sont conséquents pour nous, utilisateurs, mais également pour les marques, qui n’auraient pas toutes pris la marche de cette mutation accélérée. Jean-Christophe Bonis prédit la fin de la communication classique et évoque un « intuitu personae qui doit être créé entre la marque et le consommateur » et devant porter sur des valeurs et une éthique. Selon lui, « la proximité et le prix n’auront plus d’influence sur l’acte d’achat, ce sera une question de valeurs. Apple est allée jusqu’à la Cour Suprême des États-Unis pour protéger sa notion de cryptation, dans une logique de marketing, mais aussi de vision et d’éthique. C’est la pointe visible de l’iceberg. Les datas sont accessibles à tous : les entreprises ; les consommateurs, et personne n’est épargné. La transparence prend son sens et les secrets n’ont quasiment plus d’avenir ».

L’affordance ou la création d’usages de façon permanente est pour Jean-Christophe Bonis, une tendance actuelle et du futur proche. « Notre métier est d’appréhender la société pour être capable de mixer la totalité des variables (social, environnemental, politique). Ainsi, j’ai découvert en Indonésie un service de moto taxi qui propose à ses clients des livraisons classiques tout comme les services d’un plombier. Uber en est incapable aujourd’hui. La classification du travail en occident est considérée différemment que dans certains pays en voie de développement. L’humain revient au cœur du dispositif de manière excessivement importante et l’usage est la pierre angulaire. Dans les sociétés, les choses ne doivent plus être analysées dans des logiques de business, mais dans une logique d’usage. L’humain doit être remis au cœur du dispositif : que va-t-on offrir aux consommateurs ? En France, il y a des lacunes terribles en service. Au niveau mondial, la première banque mobile est kenyane et rassemble 87 millions d’utilisateurs. Certaines banques françaises sont dans l’incapacité de réaliser un virement dans un délai, un coût, et un usage raisonnables. Le Brésil est le premier pays au monde en terme de temps passé sur un téléphone portable par jour, on frôle les 5h. Cela prouve l’appétence dans l’innovation. »

Temps 2 — le pouvoir de l’intelligence artificielle, le devenir de nos sociétés et la place de l’humain.

Ce futur décrit comme de la science-fiction est en réalité notre présent ; ce qui était de l’ordre de l’imaginaire, n’est en fait qu’à deux générations de nous. Avec les progrès de I’intelligence artificielle et l’accélération de la neurotechnologie, les pouvoirs de l’homme et sa longévité vont être augmentés. Un de nos points faibles en Europe ? L’absence d’opérateurs pour le traitement des données : « Nous n’avons pas aujourd’hui en Europe d’opérateurs capables de traiter et d’accumuler des milliards de données, nous n’avons ni Google, ni Amazon. Sans ces données, les intelligences artificielles ne peuvent pas être entraînées. Résultats des courses : nous n’avons pas la capacité d’utiliser nos propres données et nous sommes tributaires de technologies étrangères ». Comme tout sera bientôt connecté, y compris notre corps (transhumanisme – l’homme augmenté), la moitié des enfants vont vivre jusqu’à 150 ans et l’homme immortel est peut-être déjà né. En Chine, on peut déjà manger de la viande clonée et nous sommes en capacité de réaliser des chimères dans le milieu médical. « Nous aurons à gérer des problématiques qui vont remettre en cause notre propre existence avec des problèmes éthiques et psychologiques puisque la notion de fin de vie ne sera plus. Nous parlons d’enjeux liés à l’alimentation, à l’eau, au réchauffement climatique et à l’effondrement de la calotte polaire. Que fait-on des relations humaines dans tout ça ? Lorsque j’entends les politiques sur ce sujet, je suis sidéré. Nous allons vivre une guerre machine-homme avec des populations qui n’y sont pas préparées. Ces problématiques vont au-delà de l’économie, elles sont sociétales. On doit anticiper un maximum, sinon cela va être le chaos ».