Service de messagerie né en 1998, Mailo est une des rares alternatives aux GAFAM dans la gestion des mails. Cette entreprise française compte plus de 700 000 utilisateurs. Elle se démarque par sa garantie de protection des données et un service dédié aux enfants et adolescents. Entretien avec son fondateur, Pascal Voyat. 

Forbes France : Mailo se présente comme protecteur des données personnelles de ses utilisateurs : comment l’assurez-vous ?


Pascal Voyat : Tout d’abord un rappel qui vaut valeur de preuve. Notre service de mail, qui fut le précurseur en France, n’a jamais, depuis son origine, commercialisé, utilisé la moindre donnée de ses utilisateurs et sa réputation s’est construite naturellement au fil du temps sur cette praxis irréprochable. Le respect absolu de la vie privée de nos utilisateurs a toujours été dans notre ADN, nous avons été la première messagerie à l’inscrire dans une charte, dès 2011, bien avant le choc des révélations d’Edward Snowden. Notre engagement perdure et perdurera toujours. Nous ne demandons aux utilisateurs que l’information strictement nécessaire au bon fonctionnement de leur compte (pas besoin de numéro de mobile par exemple), nous ne lisons pas leurs e-mails et nous ne générons pas de données à partir de leur profil : notre plateforme respecte la privacy by design. Cela va sans dire, mais nous respectons les lois françaises et européennes, qui garantissent le secret des correspondances privées, et notamment le RGPD.

Vous proposez un service dédié aux enfants : en quoi consiste-t-il ?

P.V. : Plus qu’un service aux enfants, Mailo Junior est un service dédié aux familles. Nous sommes les premiers et les seuls à proposer une messagerie familiale. Mailo Junior permet aux parents inquiets des dangers de l’Internet de donner à leur enfant une messagerie Internet 100 % sécurisée. Le principe est simple : les enfants peuvent communiquer uniquement avec les contacts de leur carnet d’adresses, dûment validés par un parent. Lorsqu’un enfant reçoit un e-mail provenant d’une adresse non validée, une alerte est envoyée au parent qui peut alors décider de le refuser ou de le déposer à l’enfant. Grâce à ce service, les enfants correspondent avec les membres de leur famille élargie, grands-parents, oncles, cousins, amis et restent préservés des intrusions que représentent les spams ou les e-mails malveillants. Le contenu des communications des enfants n’est pas contrôlé par les parents. Une fois donnée l’autorisation initiale de correspondre avec une personne de confiance, le caractère privé de la communication de l’enfant est entièrement respecté.

Pourquoi était-il si important de proposer un service aux 6-14 ans ?

L’Internet en France est malheureusement trop souvent considéré sous un angle dangereux et inquiétant, surtout pour les enfants. Dès lors, les parents choisissent généralement de les en préserver en leur en interdisant l’accès. Puis, lorsque l’enfant reçoit son premier téléphone ou lorsqu’il entre en sixième, l’accès à l’Internet devient nécessaire et les parents lèvent l’interdit. L’enfant se retrouve alors soudainement confronté aux problématiques de l’Internet et à ses risques.

Mailo considère qu’il est fondamental d’habituer l’enfant à l’Internet dès que possible, tout en restant dans un environnement sécurisé. Quand il aura grandi et que les barrières de sécurité seront abaissées, l’enfant aura utilisé depuis plusieurs années déjà sa messagerie, il s’y sentira à l’aise et sera plus à même de comprendre et d’anticiper les éventuels dangers.

Au-delà de cette ambition éducative, il ne faut pas oublier que l’ouverture d’une adresse e-mail constitue un premier pas dans la construction de l’identité numérique. Pour les jeunes générations, échapper aux GAFAM garantit qu’on ne se servira pas à leur insu des données personnelles lors de leurs futures orientations ou recherches d’emploi.

Vous existez depuis plus de 10 ans, mais avez toujours une renommée limitée : en quoi est-ce difficile pour des acteurs français de se faire une place sur des segments dominés notamment par les GAFAM, comme Microsoft et Google en particulier ?

Précisons tout d’abord que le service a longtemps été la vitrine grand public d’une solution de messagerie que nous commercialisons auprès d’opérateurs comme Bouygues Telecom et ses millions de clients. Nous nous sommes essentiellement attelés au développement de la technologie. Notre ambition de développer le B2C est très récente et s’est matérialisée par le lancement en 2019 d’une marque forte, Mailo.

Cela dit, le défi est immense et nous ne combattons pas à armes égales face aux GAFAM. Ces derniers proposent un ensemble de services quasi exhaustifs (recherche, messagerie, solutions bureautiques, cartographie, vidéo, etc.) et s’appuient sur un modèle économique basé sur l’exploitation et le pillage débridé des données personnelles de leurs utilisateurs. Face à elles, en Europe et en France particulièrement, se présentent une multitude de petites entreprises qui excellent souvent chacune dans leur domaine mais concourent en ordre dispersé. L’autre défi est de faire prendre conscience aux citoyens numériques que nos solutions permettent non seulement de protéger leurs données personnelles mais aussi de renforcer la souveraineté numérique de la France, et au-delà de l’Europe. Nous nous battons pour cela.

Qu’est-ce qui au contraire pourrait vous permettre de percer ? Des partenariats avec le secteur public comme ce qui a été fait avec QWANT par exemple ?

Il va d’abord nous falloir jouer collectif. La French Tech doit unir ses forces et travailler à constituer un véritable écosystème alternatif, avec par exemple un système d’authentification commun. Nous travaillons actuellement au rapprochement d’acteurs français complémentaires dans notre domaine et totalement alignés sur les valeurs éthiques et sociétales pour fédérer les technologies et les forces commerciales.

Les pouvoirs publics doivent parallèlement prendre davantage encore conscience des enjeux, tout particulièrement dans notre domaine ultra-sensible de la correspondance qui représente le premier réservoir d’alimentation du big data américain. Il y a urgence en la matière et nous avons besoin d’une vision politique, économique et culturelle : il s’agit de défendre un modèle de société à l’Européenne, fondé sur les valeurs des Lumières. Sur ce plan, les initiatives de Qwant, dont nous sommes un des associés historiques, sont salutaires et montrent la voie à suivre. Par exemple, engager l’État investisseur à nos côtés, impliquer l’Éducation Nationale avec la messagerie éducative Mailo Junior, convaincre des collectivités locales de se protéger avec des solutions souveraines en quittant les solutions des GAFA qui tombent sous le coup du CLOUD Act américain.

Nous constatons chaque jour que les particuliers et les décideurs économiques sont aujourd’hui réceptifs et prêts à changer leurs habitudes pour bénéficier d’un service souverain qui les protège.

Pour faciliter ce passage à l’acte nous avons d’ailleurs développé un outil de transfert automatique des mails et des contacts de l’ancienne boîte aux lettres vers la nouvelle, opéré par la plateforme Mailo.

Enfin, nous continuerons à miser sur notre expertise technique pour élargir le périmètre de compétence de la plateforme de services de communication souveraine Mailo ; nous travaillons à construire une offre complète, B2B et B2C, incluant le mail, la communication instantanée et le cloud.

Vous avez aussi un modèle économique Freemium : c’est le moyen que vous avez trouvé pour ne pas avoir à monétiser les données ?

Monétiser les données de nos utilisateurs n’a jamais été une option. Le modèle Freemium s’est imposé pour deux raisons. L’offre gratuite est d’abord essentielle à nos yeux : toutes les personnes qui, pour une raison ou une autre, souhaitent ou ne peuvent pas payer ce service ont également le droit d’échapper aux GAFAM. Leur proposer une alternative gratuite, avec publicité, relève également du respect de leur vie privée.

Les abonnements (à partir de 1 € par mois) permettent, quant à eux, de fournir une offre Premium à ceux qui veulent le meilleur des services. Il faut noter que le marché de la publicité online étant de plus en plus accaparé par les GAFAM (Google et Facebook trustent désormais plus de 70 % du marché), la part des régies publicitaires compatibles avec nos valeurs se réduit. Les abonnements vont nécessairement bientôt occuper une part très majoritaire dans notre modèle économique.

Quels sont les enjeux principaux face auxquels vous devez répondre pour perdurer et surtout croître ?

Mailo répond sans aucun doute à un intérêt poussé de notre société, tant par le respect de la vie privée que par l’utilisation d’une plateforme souveraine française et européenne. Le premier enjeu donc est de développer notre notoriété qui se concrétisera mécaniquement par une utilisation plus importante de notre service dont la qualité est régulièrement louée par ses utilisateurs. Nous travaillons avec une agence de presse chargée de relayer nos messages et avec une agence de communication de premier plan pour accroître notre visibilité et implanter notre marque. Ensuite, si les gouvernements français et européens souhaitent assurer la défense des intérêts nationaux, ils doivent permettre une concurrence plus loyale en particulier sur les services de messagerie, marché déjà mature sur lequel nous disposons de recul pour assurer une gouvernance adaptée.

Nous proposons par exemple deux mesures : d’abord, il est temps d’interdire à Google d’imposer dans les faits la création d’une adresse e-mail « @gmail.com » pour l’utilisation d’un portable Android, utilisé par l’écrasante majorité de la population. Ensuite il est également indispensable que chaque citoyen puisse choisir son propre service de communication et l’utiliser pour communiquer avec n’importe quelle autre personne. L’interopérabilité entre les services de communication devrait être imposée par la loi dès lors qu’un service (type WhatsApp) est utilisé par une grande partie de la population. Il est à noter qu’historiquement tous les premiers services de communication étaient ouverts : téléphone, e-mail, SMS. La création de services fermés n’a, comme unique vocation, que le blocage de la concurrence. Mailo a ainsi préparé un projet de texte qu’il présentera aux parlementaires.

Enfin, pour élargir sa base d’utilisateurs, Mailo offrira bientôt à tous les internautes un service de communication instantané, textuel, vocal et vidéo, qui constituera une réelle alternative souveraine à WhatsApp, la messagerie de Facebook.