« Rien n’est permanent, sauf le changement ». Cet aphorisme d’Héraclite d’Ephèse remonte au premier siècle avant JC, mais conserve toute sa fraîcheur. Comme celui de Machiavel, qui le complète en précisant qu’ « un changement en prépare un autre ». Depuis quelques années, la transformation numérique qui irrigue notre quotidien bouleverse les relations humaines. 

Chacune de nos découvertes, la maîtrise du feu, les premiers outils en pierre, puis en fer, l’invention de l’imprimerie, la première révolution industrielle, a modifié notre rapport au monde, au travail et au temps. Ce dernier ne cesse de s’accélérer. Au XXIème siècle, les collaborateurs d’une entreprise doivent aller toujours plus vite. Face à des listes de tâches sans fin, ils doivent se concentrer sur l’essentiel. Et l’enjeu est à la mesure des transformations en cours : il s’agit avant tout de la survie de l’entreprise, confrontée à une concurrence protéiforme et mondialisée.


Peur du vide et quête de sens

L’époque semble principalement être marquée par la défiance. Et bien que de nombreux bénéfices soient aujourd’hui dérivés de l’automatisation ou de l’intelligence artificielle, par exemple dans le domaine de la santé, les Français ont tendance à se polariser sur les aspects anxiogènes des nouvelles technologies. Au premier rang figurent leur rapport au travail et la crainte légitime que les robots « prennent leur place ».

Face à cette peur du vide, les salariés sont en quête de sens. La plupart des entreprises se demandent comment rebondir. Il leur est impossible d’aller contre le sens de l’histoire. L’ère du numérique est bien installée et personne ne l’arrêtera. L’une des pistes de réflexion consiste à se demander ce qui fait la différence entre un humain et un robot (qui, d’ailleurs, se matérialise le plus souvent sous la forme d’un ordinateur plutôt que d’un humanoïde cybernétique…). Et la réponse est simple : la relation humaine. Un échange qui engage bien plus que deux « intelligences » : des émotions, des histoires personnelles, des expériences individuelles, des sens, etc.

Réinventer les relations humaines ?

L’entreprise a tout intérêt à accompagner cette transformation, plutôt que de laisser ses salariés se recroqueviller sur leur angoisses. Son objectif doit consister à préserver la qualité des relations. C’est ce qui nous fait avancer – l’essence même de notre individualité sociale. On aura beau tenter de « réinventer l’entreprise », à travers la création de nouveaux modèles tels l’entreprise libérée ou l’holacratie (c’est-à-dire l’intelligence collective), parviendra-t-on à réinventer les relations humaines ?

La transformation numérique implique une évolution des habitudes, des postures au travail. Sa réussite dépend donc plus que jamais de la prise en compte des besoins et attentes des salariés ; ce qui passe par beaucoup d’écoute de la part des managers. Mais au fond, au-delà des questions de pédagogie (les entreprises ont tout intérêt à souligner les bénéfices apportés par les nouvelles technologies plutôt que leurs dangers potentiels), tout le monde est d’accord pour confier aux « robots » les tâches les plus pénibles, si les humains conservent l’essentiel : leur existence sociale, c’est-à-dire ce sur quoi repose la relation humaine.

Lâcher prise

La solution idéale n’existe pas. Personne n’est capable de dire aujourd’hui ce que va devenir le concept de « travail » tel que nous l’entendons actuellement. Trop de paramètres composent l’équation. Peut-être serait-il plus efficace d’arrêter de chercher à tout prix des solutions absolues et de se concentrer sur nos propres attitudes, avec une ambition : améliorer nos relations avec les autres.

S’attacher à construire des relations de qualité passe avant tout par de petits morceaux de vie, de brefs moments d’échange, qui, s’ils ne revêtent pas systématiquement une importance capitale, font le sel de notre existence. Ce qui, quelque part, renvoie à la démarche Agile : une succession de petits succès qui permettent d’avancer vers l’objectif final, en l’occurrence ici, la qualité de vie au travail.

La charge mentale des salariés est aujourd’hui à son maximum. Nos « to do lists » ne cessent de grossir. Nous sommes constamment en retard. Nous « courons après le temps ». Mais quoi qu’on fasse, nous ne changerons pas le monde individuellement. Au mieux, c’est le monde qui nous changera. Le paradoxe réside dans le fait que les outils numérique nous donnent l’impression d’exercer un contrôle accru sur nos vies. Mais c’est un leurre. Nous ne pouvons tout contrôler, il faut arrêter d’essayer. Le lâcher prise est la condition sine qua non de notre survie mentale, dans un monde toujours plus complexe. Mais « lâcher prise » signifie accepter nos limites et s’ouvrir aux autres, sans sous-entendre une négation de l’individualité, mais plutôt en se sentant intégré à un « tout ».

Ainsi, en s’attachant à valoriser ce qui fait la spécificité des relations humaines, à travers de multiples petits morceaux de vie, nous parviendrons peut-être à transformer l’énergie négative (nos angoisses) en énergie positive (ce sur quoi il nous est possible d’influer).