Dans votre tout récent ouvrage « Une nouvelle Terre », vous fustigez les discours euphorisants qui veulent que l’IA, entre autres approches techniques, résolve tous les problèmes de la planète.

Sommes-nous dans le rêve, la fiction, le fantasme ?


Le numérique ne produit ni énergie, ni matériaux semi-précieux – tout en consommant les deux avec gourmandise –, ne nous nourrit pas, ne nous vêt pas, ne nous transporte pas, etc. Croire dès lors que nous allons résoudre tous nos problèmes à coups d’algorithmes me semble hasardeux ! Rappelons que les techniques ne sont que des intermédiaires entre nous et le monde, nous-mêmes compris. Il n’y a aucune substitution des techniques au capital naturel que nous détruisons. De nouvelles techniques nous permettent seulement d’exploiter des compartiments nouveaux de la nature.

En revanche force est de constater que la numérisation du monde a déjà fait des ravages. Elle contribue au devenir très inégal du monde et a ruiné le commun d’informations – à savoir peu de sources d’information mais suivies par le grand nombre – qui constituait autrefois la base du débat démocratique. Les grands journaux étaient très largement vus et lus dans les différents pays démocratiques. Ils rendaient possible un débat commun. La multiplication et fragmentation des canaux de diffusion de l’information, le zapping, les moteurs de recherche, les réseaux sociaux enferment les individus dans leurs préférences. Difficile d’envisager l’élection d’un Donald Trump sans cet état de choses.

Vous soulignez la nécessité de « réenchanter une nouvelle Terre », vous dénoncez les travers du transhumanisme et vous alertez sur les dérives possibles d’une intelligence artificielle « surpuissante ». Quels sont les risques ?

Force est de constater que dans les médias au moins les récits transhumanistes gagnent du terrain. Que nous promettent-ils ? Il y est question d’accomplissement de notre humanité : soit sous une forme paradoxale en nous sublimant dans la création d’une intelligence artificielle surpuissante, capable au demeurant de nous détruire ; soit par la poursuite non du consumérisme ordinaire, mais d’un consumérisme du second degré, consommant des moyens d’augmenter nos capacités sensori-motrices ou cognitives. A quoi s’ajoute une relation sommaire à la nature. Seul l’artifice existe et les techniques sont promises, avec la Singularité, à résoudre tous les problèmes matériels. En conséquence de quoi, nous nous lancerons à la conquête de la galaxie. Au moment où le climat se déglingue et où la biodiversité s’effondre, il est difficile d’y voir autre chose qu’une réaffirmation simpliste et désespérée d’une idéologie défunte, celle du progrès.

Vous en déduisez un risque de « dé-spiritualisation ». Une nouvelle forme, rampante ou dissimulée, d’aliénation ?

Il est bien question de spiritualité dans ces récits, mais sous la forme la plus aliénée et dégradée qui soit. Le transhumanisme nous propose en effet un modèle d’accomplissement de notre humanité, le consumérisme au second degré, et une finalité ultime à la destinée humaine, la conquête et destruction de la galaxie après celle de la Terre. C’est une spiritualité (accomplissement et fin ultime) entièrement techno. Benjamin Constant avait bien vu que les activités commerciales étaient devenues le cœur de la société, mais il évoquait encore la perfectibilité morale de l’espèce. La domination de la nature n’était pour les modernes qu’un moyen, le moyen d’une société juste, où chacun serait reconnu dans sa dignité. Ici les moyens et leur accumulation sont devenus la seule fin envisageable. En nous artificialisant jusqu’à la moelle, nous devons nous rendre étrangers à notre passé et détruire l’univers. Difficile d’imaginer projet et spiritualité plus nihilistes !