Un CES en ligne “all digital” cette année qui a modifié la perception des innovations : 4 fois moins d’exposants, la prime aux meilleures videos, et une “longue traîne” bien raccourcie. Automobile et équipement pour la maison ont fait florès sur fond de pandémie.

Voiture électrique, autonome ou volante : les échéances se rapprochent !

Voilà plusieurs années que l’automobile est devenue l’une des thématiques majeures du CES. Son traitement très technologique est bien différent de ce que l’on connait au Mondial de l’automobile par exemple, et anticipe ce qu’Elon Musk avait expliqué dans un scepticisme général :  la voiture allait se réduire à un iPad sur roues.

La raison profonde de cette vision tient à une réalité dérangeante : la motorisation électrique est bien moins complexe, et moins chère, à produire que les motorisations thermiques. Le moteur lui-même prend beaucoup moins de place, comme le montrent ces vues éclatées de deux modèles équivalents : la Model S électrique de Tesla et la Panamera thermique de Porsche.

Motorisation électrique ou thermique: la disruption par les coûts
Moteur thermique (à gauche) ou électrique (à droite) Où l’on constate la perte d’importance en volume, en complexité et en coût avec le passage à l’électrique

Les professionnels ont voulu croire pendant longtemps que cette faible complexité était synonyme de faible performance, y compris pour les clients. Mais ce scepticisme a fondu à mesure que les ventes de Tesla ont décollé. La comparaison avec Porsche est édifiante : les ventes de voitures Tesla, qui représentaient un petit quart de celles de Porsche en 2015, ont culminé l’année dernière à presque le double de celles de son concurrent, avec 499 550 unités contre 272 162 pour l’Allemand.

Quand j’anticipais à l’époque cette évolution sur les réseaux sociaux, les réactions allaient de l’incrédulité au déni. Pourtant, je ne peux m’empêcher de poursuivre la même logique : si les ventes de Tesla représentaient 35% de celles de Porsche en 2016, et que l’américain a rattrapé l’allemand en 2018, serait-il possible que Tesla, dont les ventes représentent 30% de celles d’AUDI cette année, dépasse de la même façon ce dernier dès 2022 ?

La croissance exponentielle de Tesla a pris tout le monde par surprise: peut-être n’est-ce pas fini…

C’est cette logique mathématique imparable dans laquelle General Motors a dû vouloir s’inscrire au CES 2021, en annonçant la sortie de pas moins de 12 modèles électriques ces prochaines années, tous conçus autour de sa nouvelle architecture flexible, de la Cadillac au Hummer en passant par la Chevrolet Bolt et les vans de livraison, et utilisant son nouveau concept de batterie Ultium, développé en partenariat avec LG chem (dont l’usine commune de production est en cours de construction dans l’Ohio) : l’objectif annoncé de sa CEO Mary Barra est bien de devenir le N°1 du marché nord-américain de la voiture électrique. GM pourrait-il, avec les mêmes recettes plus la taille, disrupter TESLA ?

GM rationalise sa production avec 3 plateformes pour couvrir toutes ses gammes de véhicules électriques

La motorisation électrique devient une réalité à grands pas. Elle a en conséquence laissé le champ des annonces aux prochains sujets de disruption de l’automobile. En commençant par le plus futuriste (?), le même GM dévoilait au CES son projet de voiture volante, rejoignant plus d’une centaine d’acteurs dont les plus avancés sont déjà en test, voire en opération comme le chinois Ehang à Zhaoqing. Et mettait l’accent sur sa Cadillac autonome Halo, plutôt salon roulant que voiture. 

flying car Cadillac

Le concept de flying car de General Motors

Un peu à la traîne sur ce sujet dirait-on : voilà plusieurs années que les grands fabricants automobiles montrent au CES des maquettes de salon roulant, la vision ultime de la voiture autonome. Le véritable enjeu de la voiture autonome est plutôt maintenant celui du passage à l’acte : comment faire évoluer le niveau d’autonomie des voitures, actuellement de 2 (assistance du conducteur dans les embouteillages et les parkings), vers le niveau 5 (il n’y a plus de volant) ? GM met en avant son système d’assistance Super-CRUISE, en attendant Hyper-CRUISE – une marque déjà déposée par GM pour les véhicules autonomes. GM a noué un partenariat avec Mobileye pour exploiter cette technologie.

Le concept car de voiture autonome de GM pour Cadillac

Et c’est bien Mobileye qui a fait le show au CES en planifiant les voitures autonomes en masse pour 2025. La startup israélienne rachetée par Intel équipe déjà 6 constructeurs de son dispositif à caméra, grâce auxquels elle a annoncé capter les informations de conduite sur 8 millions de kilomètres chaque jour.

Par comparaison, Waymo, filiale de Google et pionnière des véhicules autonomes, publiait en Novembre dernier les résultats de sa flotte de robot taxis à Phoenix, qui avaient parcouru 9.8 millions de kilomètres …. en deux ans.

Mobileye planifie ses prochains tests dans 5 villes dont Paris dès le début de cette année.

Mobileye prévoit de tester sa technologie dès 2021 dans 5 villes pour un déploiement massif en 2025

 

S’agissant d’intelligence artificielle, les véhicules autonomes n’ont pas d’autre choix que d’amasser un très grand nombre d’informations de conduite humaine pour l’imiter au mieux. A ce jeu, le seul autre acteur de taille aujourd’hui n’est pas la filiale de Google, mais bien Tesla, qui a lancé en fin d’année dernière une version beta de son logiciel de conduite autonome, dans lequel le conducteur doit pouvoir reprendre la main en cas de problème. Si le nombre de conducteurs est pour l’instant très limité, le fait que Tesla a franchi la barre du million de véhicules produits le 9 mars 2020 (tous connectés) donne une idée du nombre de kilomètres quotidiens dont la marque pourrait bénéficier pour accélérer l’apprentissage de son intelligence artificielle de conduite autonome.

la beta version de Tesla de véhicule autonome
Tesla et sa version beta de conduite autonome

Le débat entre les deux leaders tenait au CES 2021 en un mot : LIDAR. Elon Musk (TESLA) estime pouvoir s’en passer pour des raisons de prix, tandis que Amnon Shashua (MOBILEYE) a l’intention de s’en servir pour améliorer la fiabilité de son système, en utilisant un nouveau Lidar à modulation continue de fréquence, développé par … Intel, dont la technologie promet de réduire les coûts.

next-generation lidar SoC
Next-generation lidar SoC by Intel (for Mobileye)

Sans attendre, le chinois OLEI annonçait également au CES2021 un LIDAR à prix très agressif, qui, pour son représentant américain, représente la même révolution que la Ford T pour faire des véhicules autonomes un produit de masse.

Un Lidar bien moins cher que les précédents, pour démocratiser la voiture autonome

 

Nouvelles frontières pour l’économie de l’attention

Mais un autre front s’est ouvert au CES2021 dans la bataille pour l’automobile de demain : puisque les écrans – qui vont devenir au cœur de l’expérience utilisateur de la voiture – grandissent, de nouveaux acteurs investissent le secteur comme Sony qui y présentait la nouvelle version de son projet de voiture Vision S, testé sur route réelle, tandis que Samsung dévoilait son « digital cockpit 2021 » pour l’automobile, avec, dans les deux cas, de très grands écrans qui couvrent toute la planche de bord.

Sony Vision S
Cockpit de la voiture développée par SONY
DIgital Cockpit de Samsung
la vision de Samsung de l’habitacle d’une voiture

Mais les acteurs historiques ne sont pas en reste, BMW et Mercedes en tête, avec pour le dernier, son » hyperécran » MBUX… et une autre innovation de taille, le « 0 layer » : puisque le conducteur ne peut pas consacrer toute son attention à l’écran, le constructeur a repensé toute l’ergonomie pour afficher directement à chaque instant les informations pertinentes, sans avoir besoin de naviguer entre des menus ou des applications. Un concept qui pourrait ringardiser (disrupter ?) subitement nos interfaces smartphones, qui vont fêter leur 13ième anniversaire en 2021, un âge vénérable dans ce monde…

BMW présente sa nouvelle console “tout écran” au CES 2021
Un écran géant pour les habitacles des nouvelles Mercedes dévoilé au CES2021

La voiture autonome est faite pour libérer l’attention du conducteur à des fins entre autres publicitaires, c’était l’essence même du projet de Google. Le géant américain avait également envisagé un autre territoire de conquête de l’attention, les lunettes, projet abandonné en 2015, mais dont la thématique était très représentée cette année au CES 2021, avec des designs plus aboutis et des thématiques bien différenciées (divertissement ou réalité augmentée).

Cette chasse à l’attention ne semble d’ailleurs plus avoir de frontière, puisque Samsung propose maintenant un quasi-mur TV en 4K (2m44  de long sur 1m37 de haut), et LG un écran enroulable semi-transparent pour voir deux choses à la fois dès le réveil ! Quant à Sony, son « Cognitive Processor XR » améliore l’image là où l’œil se porte précisément…… et peut-être plus tard là où un annonceur aimerait qu’il se porte, ouvrant ainsi une nouvelle perspective publicitaire. Mais il est trop tôt pour en être sûr… Le même LG propose aussi un écran intégré à ses réfrigérateurs, pour voir l’intérieur sans les ouvrir, et commander ce qui manque directement avec Amazon Alexa – quand le réfrigérateur ne commande pas lui-même, par exemple son changement de filtre (les achats directs par les machines pourraient bien être d’ailleurs la réponse ultime à la bataille pour l’attention). 

Le sans-contact change d’échelle

Nouveauté de cette année : la porte du réfrigérateur s’ouvre à la voix, pour ne pas toucher la poignée et y laisser des microbes en pleine préparation culinaire. Côté Samsung, c’est le robot Bot Handy qui débarrasse tout seul la table. Gadget ? sauf si l’on pense que cette machine sera la mieux placée pour trier les déchets ménagers, et tient donc potentiellement toute l’économie du recyclage… A méditer quand, en bon géant de l’environnement du 20ième siècle, on s’use à fusionner ses activités vieillissantes avec son concurrent plutôt que de penser à son autodisruption

Bot Handy
Bot Handy de Samsung: le premier robot qui range la vaisselle, sert à boire… et pourrait donc trier les déchets !

Covid oblige, la technologie cette année nous aide donc à ne plus toucher : c’est vrai également des portiers électroniques (Arlo), dont certains prennent même la température à distance (Etie), comme à l’aéroport…  Et puisque l’extérieur représente le danger, Inthekeg propose de brasser sa bière chez soi « pour ne plus se rendre dans des pubs bondés » (sic), Yves Saint Laurent permet de fabriquer son propre rouge à lèvre sur mesure chez soi, en annonçant la commercialisation dès le printemps aux Etats-Unis de la machine PERSO présentée l’année dernière.

le perso dYves Sinat Laurent
LOREAL commercialise le PERSO, une machine pour fabriquer son propre rouge à lèvres à la maison, sous la marque Yves Saint Laurent

 

Le Covid, fédérateur du smart Home ?

Ce sont donc les problématiques de santé, de bien-être, de « smart home » et de sécurité que la technologie tente de résoudre globalement avec des lampes qui surveillent les personnes âgées, des aspirateurs-robots qui surveillent les étrangers, des caméras de surveillance qui s’éteignent pour protéger la vie privée, des vélos qui se calent sur le rythme cardiaque … initiatives encore parcellaires, mais prochain terrain de jeu d’une possible disruption ?

Absentes cette année, il sera intéressant de surveiller à l’avenir Amazon et ses filiales Alexa, Guard et Health sur ces sujets.

Toujours dans une perspective de retour à la maison, le CES 2021 faisait enfin la part belle aux jeux vidéo, entre écrans incurvés immersifs, ordinateurs portables pour gamers, et même un capteur de muscle de l’index plus rapide que la souris. On pourra noter aussi le masque anti-covid de Razer, spécialiste du matériel pour gamer : muni d’une ventilation automatique, il permet d’amplifier la voix : Dark Vador n’est pas loin…  Quant à la dernière carte graphique de NVidia qui surpasserait en performances l’électronique des dernières consoles de jeux, le débat risque d’être clôt assez vite :  la 5G va permettre une expérience de jeu en ligne équivalente à celle obtenue avec son propre matériel, et risque d’avoir sur elles le même effet disruptif que le stockage dans le cloud n’en a aujourd’hui sur les disques durs externes, ce que NVidia a d’ailleurs bien compris quand il a lancé son service de jeu à la demande GeForce Now…

 

Plus que jamais, il fallait penser écosystèmes au CES cette année : chaque innovation peut ainsi se ringardiser ou s’amplifier très vite : une chose est sûre, il fallait croiser les regards : le monde d’après n’a pas ralenti…