Chacun se dispute dans le monde la place de numéro 1. Le plus disruptif. Le plus digital. Le plus valorisé. Le plus jeune. Le plus green. La plus grosse perte. La fuite de data la plus importante. La plus grosse fortune. La plus grosse acquisition. Le plus libéral. Le plus social. Le plus stressé, récemment…

Sur ces simples critères, chacun pourrait  s’inscrire pour porter le numéro 1 comme dossard, comme un blason. Ils peuvent s’appliquer à tellement d’entreprises que la liste serait trop longue à faire ici. Chaque jour bruisse ou explose d’une nouvelle supplémentaire, d’une catastrophe non annoncée, d’une valorisation spectaculaire, d’une fuite quasi nucléaire. Surtout aux USA, où un président très incontrôlable, alimente lui-même la machine à parler et à positionner. Pour le meilleur et pour le pire.

Et pourtant le numéro 1 ne figure pas dans cette liste. Il devrait. Le numéro 1 du digital se terre dans l’envie de certains, peu nombreux, d’en dire le moins possible pour que leur dessein s’accomplisse. Mais surtout chez ceux, bien plus nombreux, qui ne savent pas ou savent mais ne veulent et ne peuvent rien en dire, ou rien y faire. Ce numéro 1, qui devrait hanter nos jours et nos nuits, nous pousser au crime de lèse digital, de challenge, de contestation peut-être, de débat en tous cas, reste absent du compteur.

En bref, et pour mettre fin à ce suspense intolérable, le champion du digital aujourd’hui c’est la consternante inexistence du débat sur la société que nous souhaitons construire avec ces outils. Le champion du digital, c’est l’incapacité à former, pour l’Europe, une stratégie à son échelle, pour se doter des armes de création massive de champions dont nous avons besoin pour encore exister en 2050 dans le concert mondial et ne pas devenir le joueur de triangle dans l’orchestre.

Le champion du digital, c’est en clair le néant : pas de réflexion réelle et concertée sur l’objectif de ces outils, l’impact sur l’Homme et les organisations. Pas de réflexions sur l’aide à l’adaptation qui va être nécessaire pour coller à la roue de cette révolution, en cours, qui va arriver et qui contrairement à tout ce que tout le monde ânonne, pour faire comme tout le monde (!), n’est pas encore là. Pas de préparation de l’éducation et de la formation de demain (d’aujourd’hui). Pas d’information massive du monde. Pas de courage d’affronter les peurs et les dangers, qu’apportent pourtant au monde, ces technologies. Le néant intellectuel et opérationnel.

Pourtant, cette réflexion est en gestation, dans l’ombre des serveurs, dans l’intrication des « algos » qui s’y croisent. Dans les couches successives et juxtaposées qui s’additionnent chaque jour, par le deep-learning.

Elle est même très claire, principalement chez 2 acteurs :

 

  1. Les libertariens et les transhumanistes, qui ne sont pas forcément les mêmes, mais qui partagent une croyance sans limite pour le solutionnisme technologique, le rôle du privé et l’envie de dégager l’Homme de ses contraintes biologiques et cérébrales. De la maladie. De la mort. En clair, et essentiellement, les Californiens.

 

  1. Les Chinois. La Chine a coup de plans quinquennaux, tous merveilleusement exécutés, a su se hisser au second rang de l’économie mondiale, mais surtout elle l’a fait, dotée d’une vision, d’une culture, d’un objectif, d’une stratégie, qui fera de ce « pays-continent », le leader incontesté du monde digital. Du fait des moyens que la Chine investit. Du fait de la protection de son marché qui lui permet de bâtir des géants. Du fait d’un marché de 1.3Mds d’individus, qui à l’heure de la data et du deep learning, lui donne un avantage considérable sur tout autre. Du fait de moyens financiers, que les pays occidentaux lui ont offert pendant 30 ans, au nom de la rentabilité à court terme et de notre aveuglement face à la religion du pouvoir d’achat.

J’aimerais que l’Europe devienne le numéro du digital. Le seul titre qui pourrait l’honorer, tout en redonnant espoir à des populations qui s’en détachent, tout en sabrant les ambitions des populistes, qui en vivent tout en lui crachant au visage. L’Europe, associée à l’Afrique, pourrait se donner les moyens de devenir un géant du digital, centrée sur l’Homme, forte de ses valeurs, et offrir au monde une alternative, et à « son » monde la fierté et la croissance nécessaire à restaurer la foi en l’avenir.

C’est pourquoi nous appelions de nos vœux de sortir du néant pour s’afficher au grand jour, de débattre, car il n’y a pas lieu de juger les uns ou les autres. Toutes les cultures et stratégies, dogmes ou religions numériques, méritent de les considérer et les entendre. Pas un Tribunal donc, mais une véritable conférence mondiale sur le sujet pour éclairer le monde, et former un vœux, une stratégie et le prouver par l’action. Nous avons donc vu avec bonheur des débats, articles, à travers le monde, de Larry Fink (Blackrock), Elisabeth Corley (Global Alliance), Bertrand Badré (ex Banque mondiale), Emmanuel Faber (Danone), Paul Polman (Unilever), certaines réflexions chez les Rabbis Hollandais, mais aussi au Vatican. En retrouver une large partie, réunis dans un événement qui aura lieu prochainement en Europe, à Monaco, est rassurant (www.dayone-event.com) et porteur d’espoir.

Il est temps de comprendre, de débattre, de se préparer et s’adapter pour un monde plus inclusif, en équilibre moins précaire, capable de remettre le long terme, ou à défaut le moyen terme, comme cap de nos décisions et investissements. La volonté de Trump de mettre fin, peut-être, à la publication de résultats trimestriels pour les grandes entreprises, serait, si elle va à son terme, un « game changer » incroyable du capitalisme actuel qui mène à sa propre fin. Nous devons encourager toutes ses initiatives, surtout si elles émergent par l’action, des actes, pour remplacer une parole politique, à laquelle plus personne n’attribue la moindre valeur. Sauf pour les pires… !