OPINION par PABLO DANIEL MAGEE

OPINION // Le retour des talibans sur le devant de la scène internationale au lendemain de la prise de Kaboul et les images bouleversantes des milliers de citoyens en fuite sur le tarmac de l’aéroport de la capitale afghane nous poussent à envisager la suite des évènements avec prudence.

Les talibans ne sont certes pas des néophytes lorsqu’on parle de gouvernement. Eux qui, à la tête de l’Émirat islamique d’Afghanistan entre 1996 et 2001, établirent l’application rigoureuse de la charia, ne laissent planer aucun doute quant à leurs intentions. Néanmoins, on peut légitimement se demander si en l’état actuel de l’économie afghane, un régime que l’on peut d’ores et déjà apparenter à une forme de dictature, a les moyens de sa pérennité. Souvenons-nous qu’un président Hamid Karzaï enthousiaste déclarait à la presse en janvier 2010 que, selon une étude réalisée par l’Institut de géophysique américain (USGS), le sous-sol de son pays renfermait l’équivalent “d’un millier de milliards de dollars” en matières premières et, qu’en conséquence, il pourrait être à la tête du pays le plus riche du monde… à condition “qu’on aide son pays à exploiter ces gisements” !

L’Histoire nous apprend que derrière chaque dictature existe un allié bienveillant. C’est notamment le cas pour le Paraguay du général Alfredo Stroessner entre 1954 en 1989, dans ce qui fût la plus longue dictature de l’Histoire – au moment de sa chute. En effet, si le Paraguay a connu une croissance économique fulgurante sous le joug de celui que Ronald Reagan appelait “Our man in Paraguay”, ladite croissance était aussi artificielle, du fait d’un déluge de dollars américains accordés dans le cadre de la lutte contre le communisme.

Une leçon que donne l’héritage des dictatures d’Amérique latine est que ces dernières ne mirent à profit leur développement économique que pour se perpétuer elles-mêmes, ne laissant dans leur sillage “que” de prospères économies parallèles telles que le narcotrafic – rappelons que l’économiste David Mansfield estime à quelque quatre cents millions de dollars le chiffre d’affaires du trafic de pavot dont héritent aujourd’hui les talibans. La France l’avait d’ailleurs prédit. Lorsqu’après sa visite au général Stroessner, en 1964, de Gaulle envoya au Paraguay une délégation française chargée d’étudier le développement économique de la dictature paraguayenne, la conclusion fut sans équivoque : le fait que la grande majorité du PIB soit investie dans le maintien d’une force armée, par ailleurs fort corrompue, interdira au Paraguay de connaître une croissance économique pérenne. De fait, on ne compte pas un seul cas dans lequel l’économie florissante d’une dictature aurait favorisé l’évolution d’un pays vers la démocratie : bien au contraire ! La Corée du Nord ou le Cameroun sont là pour nous le rappeler. 

Une chose reste certaine : pour les talibans, les alliés ne manquent pas. L’invitation à Doha de leur chef politique le 14 août dernier le démontre. Un pays allié de nombreuses dictatures africaines encourage également depuis quelques semaines le peuple afghan à “prendre son destin en main”. Le 28 juillet dernier, le ministre des Affaires Étrangères chinois, Wang Yi, recevait à Tianjin une délégation de talibans, dénonçant l’échec de la politique des États-Unis en Afghanistan. Quand le petit livre rouge embrasse la charia : serait-on en train d’assister à la naissance de la première dictature islamo-communiste à la chinoise de notre temps ?

Pour un millier de milliards de dollars…


Pablo Daniel Magee  est journaliste et écrivain français, est né le 22 avril 1985 à Paris. Il étudie les sciences politiques, la littérature, la philosophie et le journalisme à l’université londonienne de Greenwich. En 2012, il s’installe au Paraguay, où il commence à enquêter sur le Dr Martin Almada et le plan Condor. Il a publié en 2020 “Opération Condor” aux Editions Saint-Simon.
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