Attilio Fontana est gouverneur de Lombardie. C’est tout d’abord dans sa région, autour de Milan, que le Sars-CoV-2 s’est déclaré en Europe. Le cœur économique de l’Italie lamente plus de 16 000 morts mais aujourd’hui, il se rouvre aux touristes et aux affaires. La crise sanitaire a ravivé la rivalité – jamais éteinte – entre Milan et Rome et souvent, Attilio Fontana a su voler l’initiative au pouvoir central. Autonomiste mais européen, il incarne l’aile assagie et modérée de la Ligue.

 


Forbes: Votre région, la Lombardie, a été celle où la vague épidémique s’est déclarée en premier. Elle figure parmi celles qui ont été le plus gravement touchées. Vous avez aussi levé le confinement avant la France. Quelle est aujourd’hui la situation ? Comment se déroule cette phase 2 du déconfinement ?

Attilio Fontana: Eh bien… Pour l’heure, les chiffres sont devenus très gratifiants. On voit se réduire considérablement les hospitalisations, les thérapies intensives, le nombre de contaminés, le taux d’infection baisse… Si les choses continuent dans cette direction, nous en sortirons.


 

Forbes : De la mode à la culture au tourisme, Milan dispose d’une renommée mondiale et dépend de l’activité internationale. Pensez-vous pouvoir rouvrir la ville courant juin ?

Attilio Fontana: J’ai grande confiance. Si début juin les données se confirment, nous devrions être capables de lever tout confinement. Je rencontrerai ce week-end [31 mai] le ministre des Affaires Régionales et de l’Autonomie Boccia pour en décider définitivement.

 

Forbes: Ceci pour la fermeture, ce sur quoi vous pouvez avoir une influence directe. Mais plus en général, la fermeture des échanges internationaux et des frontières de l’Europe, ainsi qu’en son sein, constitue aujourd’hui la principale cause de récession, le frein principal à la reprise économique. Comment rétablir la confiance ? Et combien de temps faudra-t-il ?

Attilio Fontana: Difficile à dire… La Lombardie a subi la Covid-19 plus durement que quiconque dans certaines de ses parties – les provinces de Lodi, de Bergame, de Crémone et de Brescia seulement, car les autres n’ont pas tant souffert. Mais il me semble qu’on peut le comparer à ce qui s’est passé dans les grandes villes du monde, à New-York, à Madrid, dans une partie de l’Angleterre… Tout dépendra de notre capacité à répondre positivement à celles et ceux qui doivent venir à Milan. Quand l’indice d’infection passera à des niveaux tranquillisants, autour de 0,1% ou 0,2 %, les dernières craintes seront levées.

 

 

Forbes: Cette hétérogénéité dans l’espace, la différence entre Milan et Bergame ou entre Paris et Bordeaux, c’est un phénomène universel sur lequel nous reviendrons. Mais restons un peu sur l’économie. La Lombardie est historiquement la première région industrielle d’Italie. Selon vous, dans quelle mesure les chaînes d’approvisionnement de production peuvent-elles être relocalisées? C’est un débat important en France aujourd’hui : comment rapatrier ce qu’on faisait produire en Chine ou en tout cas à l’étranger, comment détricoter ces chaînes d’approvisionnement internationales si complexes.

Attilio Fontana: Cette pandémie pose de nombreuses questions sur l’avenir de l’économie et même de nos sociétés qui jusqu’au 20 février 2020, étaient convaincues de leur puissance, se croyaient capables de résoudre n’importe quel problème. Un virus a suffi à nous plonger dans de graves difficultés. Prenons un exemple simple : les masques et les blouses médicales. On voit des entreprises se reconvertir dans leur production. Le secteur avait été abandonné aux pays qui ont un coût de main-d’œuvre moins élevé. Lorsque nous en avions absolument besoin, nous n’avons pas pu en acheter car les producteurs les gardaient pour eux. Nous avons alors compris qu’il est nécessaire de régénérer nos capacités productives, de produire dans nos pays. Je crois qu’il sera utile de mener des réflexions sur la mondialisation, sur les modalités de développement de notre économie.

 

Forbes: Un autre débat très vif en France, sur lequel vous avez pris position, est celui du bon niveau de gouvernance. L’impact varie selon la densité de population et bien d’autres facteurs. On s’interroge aujourd’hui sur la force du système décentralisé allemand, face au jacobinisme centralisateur de la France. L’Italie est dans une situation intermédiaire. A la tête d’une région comparable à l’Ile-de-France, vous avez établi des rapports de force avec le gouvernement central. Quel est le bon niveau de subsidiarité, notamment en matière de politique économique et sanitaire ?

Attilio Fontana: Après cette expérience, je suis plus que jamais convaincu de la nécessité que notre pays devienne plus autonomiste, plus fédéral, que l’on donne de plus en plus de valeur à la subsidiarité. Plutôt qu’un long développement, permettez-moi de prendre un exemple. La Constitution italienne prévoit (à l’article 117-Q) que la prophylaxie internationale – et donc la pandémie – relève de la compétence exclusive de l’État. Eh bien, si au cours de ces des mois, nous n’étions pas allés au-delà de nos responsabilités, dans une logique de collaboration fondamentale, l’État n’aurait probablement toujours pas fourni de masques [à la Lombardie].

 

Forbes: Quelles mesures économiques les régions, plutôt que l’Etat, peuvent-elles prendre pour favoriser la reprise ?

Attilio Fontana: Dans le bilan d’un organisme public [comme la Lombardie], les ressources pour les dépenses courantes (salaires, social, santé…) ne nous sont transférées que pour un usage prédéterminé : à 95 %, l’Etat les a dépensées avant même que nous ne les recevions. Ce n’est que dans les investissements que nous avons un peu plus de latitude. Nous avons mis à la disposition de nos territoires trois milliards d’euros pour les deux prochaines années. Dont 400 millions dès cette année, liés à des investissements publics. Nos 1 500 communes bénéficient de cette aide pour lancer tout de suite des travaux publics : petits, moyens et grands, en fonction de leurs besoins, mais immédiatement ! De cette manière nous injectons directement de l’argent dans l’économie avec la plus grande capillarité, en soutenant le plus grand nombre d’entreprises, qui peuvent reprendre leurs activités, participer à des appels d’offres et disposer de liquidités. Le reste de nos ressources se consacre à la politique sociale, au soutien des familles et des plus faibles. Ainsi que, pour une dernière cagnotte, le soutient aux secteurs les plus pénalisés : le tourisme, les PME, le commerce de proximité qui, dans bien des cas, risquent de ne pas se redresser.

 

Forbes: Vouloir aller vers une plus grande autonomie régionale, c’est poser la question de la solidarité institutionnelle, entre régions – y compris de pays différents, comme l’Alsace et la Saar –, et entre Etats européens. Quelles réformes de solidarité institutionnelle pensez-vous nécessaires? On parle beaucoup de coronabonds, mais il y a bien des possibilités…

Attilio Fontana: Tant de choses auraient dû être faites au niveau européen. Je crois profondément à l’Europe et j’aimerais me tromper. Mais il me semble qu’elle a perdu une grande occasion de montrer sa solidarité avec les pays les plus touchés et faire la preuve de ses capacités et de sa puissance. Et montrer à tous combien il est difficile d’avancer sans l’Europe ! La crise aurait pu être une formidable occasion de convaincre bien des sceptiques. Malheureusement, j’ai l’impression qu’elle la laisse passer.

 

Forbes: Votre discours est bien plus modéré que l’image de votre parti, la Ligue, donne de soi en France. On le voit encore attaché à l’indépendance du Nord de l’Italie et au souverainisme, que je ne saurais traduire exactement…

Attilio Fontana: Sovranismo !

 

Forbes: … proche donc de Marine Le Pen, Boris Johnson et Donald Trump. Quelle est votre position aujourd’hui et celle de la Ligue ?

Attilio Fontana: La Ligue a depuis longtemps abandonné tout discours indépendantiste. Elle soutient, comme je vous le disais au début, les autonomies et le fédéralisme. Nous croyons que la décentralisation aide au bon fonctionnement de notre pays, mais nous soutenons aussi l’unité de l’État italien et nous avons foi en l’Europe. On peut la critiquer, comme je viens moi-même de le faire, mais parce qu’il faut qu’elle s’améliore. L’Union européenne devrait être renforcée, avec de nouvelles compétences. Elle devrait pouvoir intervenir directement dans de nombreux domaines dont elle est exclue. Ce que je reproche à l’Europe, ce n’est pas son action mais son absence ! Elle doit pouvoir devenir une référence pour tous les Etats, un interlocuteur vers lequel nous pourrions nous tourner pour élaborer nos politiques.