Donald Trump ne s’attendait pas à être élu. Avant de se lancer en politique, ce magnat de l’immobilier new-yorkais était aussi le propriétaire du concours de beauté Miss USA, et l’animateur et le producteur d’une émission de téléréalité.

Il s’est ainsi adressé pendant des années à toute une partie de la population américaine qui avait cessé de voter, notamment parce qu’elle ne croyait plus en l’establishment du pays qui l’avait oubliée et qui la méprisait, pensait-elle. Sa campagne électorale improbable était conçue comme un moyen d’améliorer son image de marque et d’élargir son auditoire pour enfin devenir le porte-étendard officiel des oubliés, des désenchantés et des déclassés de l’Amérique contemporaine. La défaite attendue à la présidentielle de 2016 n’aurait en réalité rien eu d’une défaite : au contraire, elle aurait confirmé que l’establishment et le système politique américain rejetaient les mêmes populations que Donald Trump cherchait à représenter. Elle aurait ainsi nourri la colère de la base électorale de Donald Trump – colère qui constitue aujourd’hui un véritable élan de cette figure nouvellement politique, aussi improbable que déroutante.

Sa victoire de 2016 a laissé perplexe plus d’un observateur avisé de l’Amérique, tant elle a changé la réalité politique du pays. Donald Trump a beau être le candidat le plus impopulaire de l’histoire des États-Unis, il dispose tout de même du soutien indéfectible d’environ un tiers de l’électorat, qui restera probablement loyal envers son candidat quoi qu’il arrive. Il se sent ainsi incontestable et imbattable, lui qui a tant négocié de contrats immobiliers par le passé et pour qui les paris les plus fous et le bluff font partie de la vie quotidienne. (Un exemple parlant : en difficulté un jour pour rembourser un prêt à la Deutsche Bank et face à la perspective d’un procès, Donald Trump a déposé une plainte préventive, accusant l’institution par ses actions de l’avoir fragilisé et d’avoir mis à mal sa capacité à rembourser l’argent. Donald Trump et la banque ont trouvé un compromis, et le président actuel des États-Unis n’a jamais remboursé la somme empruntée.) Donald Trump fait de la politique comme il a développé ses affaires.

 

Réinventer les lois de la politique

C’est d’ailleurs pour cela, et alors que les soupçons de corruption et de malversation qui s’accumulent contre lui et un certain nombre de ses proches et conseillers auraient déstabilisé n’importe quel autre président, que Donald Trump, lui, reste impassible. Il parle ouvertement de la possibilité de son procès en impeachment, voire de sa destitution, là où ses prédécesseurs se seraient interdits de prononcer ces mots – même en privé. Mais le fait est que Donald Trump ne joue pas le jeu de la politique selon les mêmes règles que ses prédécesseurs. Aujourd’hui, ses propos sur sa possible destitution sonnent comme un cri de ralliement pour mobiliser sa base et lui offrir des preuves supplémentaires de ce qu’elle pense déjà croire : bien entendu que ce système méprise les gens comme Donald Trump et tous ceux qu’il représente, puisqu’il essaie même de l’assassiner politiquement. La perspective d’une destitution n’est ainsi plus aussi inquiétante pour Donald Trump dans ces conditions. Être destitué ne veut en rien dire perdre le respect de sa base ou même perdre la face : bien au contraire, la destitution permettrait à Donald Trump de passer à d’autres activités qui s’inscriraient dans la continuité de son vrai objectif, celui de continuer à surfer sur le climat politique et social délétère du pays afin d’améliorer l’importance de son auditoire et son image de marque.

On a certes annoncé à de trop nombreuses reprises la mort politique de celui qui a violé tous les principes politiques que l’on croyait incontournables, alors que Donald Trump a fait preuve d’une capacité de rebond absolument remarquable. Mais c’est justement pour cette raison-là, dans l’objectif de ne pas être pris de court par cette figure politique en rupture avec le passé, que l’on ne doit pas exclure l’hypothèse de la destitution comme le but souhaité de Trump.

Par Jeremy Ghez

 

Extrait tiré du livre «États-Unis : Déclin improbable, rebond impossible » par Jeremy Ghez 

L’avènement du trumpisme

[…] Dans un des seuls discours de politique étrangère qu’il a donnés lors de la campagne, le candidat Trump s’était plaint de la prévisibilité des États-Unis sur le plan international. Il est temps de devenir imprévisible, disait le candidat, dès maintenant. Peu importe si les alliés de l’Amérique ne comprennent plus les intentions exactes de Washington et si ses adversaires ne savent pas avec exactitude où les États-Unis placent les lignes rouges à ne pas franchir. L’incertitude n’a pas de coût (contrairement aux alliances contraignantes qu’entretiennent les États-Unis avec d’autres pays du monde, dont notamment les nations européennes), considère Donald Trump. Elle est génératrice de surprises qui ne peuvent que donner un avantage à l’Amérique.

Cette théorisation des bienfaits de l’imprévisibilité n’est pas nouvelle : Nixon et son administration avaient déjà développé la théorie du fou (the madman theory) qui visait à faire croire au bloc soviétique qu’il était irrationnel et complètement instable. L’objectif ultime de cette approche était de susciter la peur chez l’ennemi communiste qui se retiendrait de provoquer ou d’attaquer Washington, craignant une riposte complètement imprévisible.

[…] Aujourd’hui, c’est cette imprévisibilité-là, disent les défenseurs de Trump, qui ont poussé le dictateur nord-coréen, dont le seul but est la préservation de son régime, à revenir à la table des négociations. Et c’est cette imprévisibilité-là qui pourra faire plier tous les rivaux et les ennemis de l’Amérique, voire les alliés du pays qui ont trop profité de la générosité de Washington. Les Européens et l’establishment américain ont beau croire que Trump n’est qu’un leader impétueux qui a mis à mal les alliances et les normes du système international, qui a lancé une guerre commerciale – mais en réalité, disent ses soutiens, il est en train de réorienter méthodiquement et avec précision les discussions internationales dont l’issue a rarement été favorable à Washington. Trump est le négociateur en chef d’une opinion publique bien moins averse à l’incertitude et au risque que présente un leader excentrique : moins d’une décennie après une crise financière qui a remis en question l’ensemble des principes économiques que nous croyions inébranlables, cette opinion publique est prête à accepter bien plus d’excentricité désormais, ayant de toutes les manières perdu confiance en l’establishment. Désormais, importer ces règles d’imprévisibilité de l’économie à la politique n’est pas plus étrange dans un monde caractérisé par la rupture continue.

Ce principe d’imprévisibilité signifie que l’action du président américain n’est pas ancrée dans une doctrine particulière, hormis celle du pragmatisme (ou de l’opportunisme) poussé à l’extrême. Résultat : il ne faudrait pas être surpris, là non plus, de modifications importantes de l’approche du président par rapport à ce que l’on croit pouvoir attendre de Donald Trump, ou de ce que l’on a cru déceler chez lui depuis le début de son mandat.

[…] La révolution trumpienne est donc loin d’être achevée – si elle devait l’être un jour. Et le risque que Donald Trump et son équipe soient en train de sous-estimer les coûts de l’incertitude que le pays génère est très grand : si tant les alliés que les adversaires de l’Amérique ne comprennent pas les intentions de Washington, leur comportement sera d’autant moins facile à prédire et risquerait de mettre à mal les capacités des États-Unis à peser sur les relations internationales, comme ils le faisaient par le passé.

Dans les faits, disent les critiques du président, America First (l’Amérique d’abord) signifierait alors America Alone (l’Amérique seule), voire America Hated (l’Amérique détestée).

Pire, l’Amérique pourra finir en se battant avec elle-même. Aucun leader ne semblera suffisamment convaincant pour unir une large majorité de la population autour d’un projet d’avenir.

Le pays a encore beaucoup de ressources pour survivre. Mais moins pour se réinventer.

 

Par Jeremy Ghez, professeur d’économie et d’affaires internationales à HEC Paris