Engager le dialogue avec les trolls, c’est l’objectif de la plate-forme Seriously.ong, lancée par Renaissance numérique. Le think tank qui œuvre pour le développement d’un numérique citoyen, souhaite ainsi aider les internautes à désamorcer les conversations haineuses et à répondre de manière argumentée à la désinformation. 

« Après seulement sept échanges, les gens commencent à se traiter de nazis », indique Guillaume Buffet, ancien président et membre du conseil d’administration de Renaissance Numérique. Le think tank a travaillé deux ans à la mise au point d’une méthode pour désamorcer les conversations haineuses ou complotistes sur Internet et les réseaux sociaux. Lancé le 10 juillet, la plate-forme Seriously.ong permet de générer contre-arguments, attitudes à adopter et exemples à fournir. Mais attention, précise Guillaume Buffet, porteur du projet, « c’est tout sauf le robot pour désamorcer la haine. C’est un support au service du dialogue que les internautes peuvent utiliser pour répondre avec leurs propres mots ».  


45 000 euros d’amende

« Stop aux immigrés ou nous ne serons bientôt plus français. » Sur la plate-forme Seriously.ong, l’internaute intègre dans le moteur de recherche le commentaire qu’il trouve blessant, irrespectueux ou offensant. Il qualifie ensuite le commentaire selon des catégories prédéfinies : antimusulman, antisémite, désinformation, homophobie, sexisme, ou xénophobie. Seriously recommande de rappeler les faits : « avancez des arguments concrets pour prendre de la hauteur. » Le site offre donc la définition du terme xénophobie et rappelle la loi : « En France, c’est la loi de 1881 sur la liberté de la presse qui encadre la liberté d’expression », « la peine encourue par les auteurs de ces propos peut aller jusqu’à un an d’emprisonnement et/ou 45 000 euros d’amende. » Même sur Internet, les mots ont un poids.

Steve Jobs était un fils d’immigré Syrien, 63% des immigrés arrivés en France ont au moins l’équivalent du Bac, la contribution des immigrés à l’économie est supérieure à ce qu’ils perçoivent en prestations sociales (source OCDE)… Autant d’arguments et d’exemples générés et potentiellement utiles pour enrichir les réponses. L’étape suivante indique les bonnes attitudes à adopter face à un commentaire xénophobe, telles que « ne pas répondre sous le coup de l’émotion », « évitez d’aborder le dialogue par une contre-argumentation immédiate », « fonctionnez par question plutôt que par affirmation »

« J’ai été particulièrement blessé par certains propos de Dieudonné », raconte Guillaume Buffet. « Mais ce n’est pas en stigmatisant l’individu Dieudonné que l’on règle le problème. » Enfin, la plate-forme met à disposition une série de vidéos et de publications qui pourront alimenter les commentaires de manière originale. « Nous avons constaté que mettre un lien vers un article d’un grand journal national, en le citant comme source fiable, alimentait les théories du complot, ledit journal étant perçu comme à la solde du pouvoir. »

Pourrir ou nourrir la conversation 

Imaginé au lendemain des attentats de janvier 2015, l’outil a été conçu par l’équipe de Renaissance Numérique, accompagné d’un groupe de chercheurs et d’associations, chacune spécialisées (lutte contre l’homophobie, protection des droits humains…). Il est financé par le Fonds du 11 janvier ainsi que les plate-formes (Facebook, Google et Twitter). « Internet est un outil fantastique de liberté d’expression, et donc de démocratie, qui a permis le développement d’une parole libérée », accorde bien volontiers Guillaume Buffet. « Mais certaines personnes utilisent sciemment cet outil de manière négative, en ayant conscience que le trolling génère de l’audience. » Le troll, ce personnage virtuel, qui poste des messages – haineux ou de mauvaise foi – bien réels sur les réseaux sociaux, ou en commentaire d’article. Son seul but est de pourrir la conversation. Face à un troll, difficile, voire impossible, de dialoguer. Certes, il y a le troll, mais il y a tous les autres. Toutes ces personnes qui diffusent de fausses informations, volontairement ou non, qui partagent des discours racistes ou homophobes, qui postent des messages violents sous le coup de l’émotion…

« Ça m’est arrivé dans mon entourage, sur Facebook », raconte Guillaume Buffet. Après la publication par l’un de ses contacts d’un post excluant, il a laissé un message avec un brin d’humour sur le mur de la personne. Puis lui a envoyer un message privé. « Je lui ai dit, qu’ayant une famille multi-culturelle, ses propos m’avaient blessé. Le lendemain, il publiait un message d’amour. » Une belle histoire qui prouve qu’il est parfois possible d’apaiser, de permettre à l’autre de prendre un peu de recul sur ses propres mots.

Devoir d’engagement

Plutôt que de dénoncer, Renaissance numérique propose donc d’agir, chacun à sa petite échelle, avec l’aide de cet outil gratuit. « Face à un propos xénophobe, il y a la loi. Mais le texte ne résout pas tout », constate Guillaume Buffet. Selon lui, « les internautes ont trop souvent tendance à attendre que la justice ou le réseau social prenne des mesures. Or, les citoyens ont aussi un devoir d’engagement. »

L’équipe – vingt personnes en interne, dont trois permanents, une centaine d’associations, dont vingt très impliquées, et une dizaine de scientifiques – réalise en permanence des tests pour déceler à partir de quel moment une conversation s’enflamme, quels arguments permettent de désamorcer… L’association a commandé une étude statistique qui sera disponible à la rentrée. Période à laquelle des enseignants devraient s’emparer de l’outil pour imaginer ce qui pourraient être fait avec des enfants. Pensé pour les adultes, le site a été présenté au ministère de l’éducation.