L’honneur, un vieux mot poussiéreux  tombé aux oubliettes, une valeur qui semble avoir perdu de son sel et de son intérêt, disparue corps et biens dans le maelström des qualités d’un autre temps, balayées par le monde nouveau. Cette notion aujourd’hui désuète, nous fait-elle défaut, s’est-elle  évaporée,  ou  reprendra-t-elle quelques  lettres de noblesse sous l’impulsion d’un effet balancier ? Une valeur que nous voulons remettre à l’honneur et encenser pour la force qu’elle peut insuffler  à l’existence de chacun, sur le plan personnel comme professionnel, car porteuse de sens et synonyme de profonde estime de soi et d’élévation.

Caractériser et circonscrire l’honneur n’est pas chose aisée puisque cette qualité protéiforme n’a cessé de se transformer au cours des siècles et de se décliner au gré des milieux au sein desquels elle évoluait, pour finalement ne plus jouer un grand rôle dans notre société.


 

Les définitions ne manquent pas, nous relèverons :

  •  « Verum decus in virtute positum », le véritable honneur réside dans la vertu de Cicéron
  • « Un souci de distinction, un effort vers le haut, un désir de grandeur » du Philosophe Henri Nude
  • « L’honneur appartient à ceux qui ne renoncent jamais à la vérité » de Nelson Mandela
  • « Un besoin de l’âme humaine » de Simone Weil
  • « Le sentiment qui fait que l’on veut conserver l’estime de soi-même et des autres » Le Litré

 

L’honneur porte en lui un dessein de grandeur, de dépassement, de fidélité à soi, aux autres et à ses convictions. Il pousse à des actes réparateurs et vengeurs quand il s’agit de « laver son honneur » et n’induit pas nécessairement des actes moraux, puisque l’on peut tuer par honneur.  Recevoir les honneurs se fait souvent au prix d’un héroïsme, d’une abnégation, d’une dignité et d’une fierté : celle d’être « droit dans ses bottes ».  L’honneur s’acquiert avec des faits d’armes, exploits, fidélité à des codes ou à des valeurs et se vit à travers le regard des autres sans lesquels il n’existerait ni opprobre ni honte, ni gloire ni considération.

 

Nous avons épinglé 6 champs d’expression de l’honneur et leur devenir aujourd’hui :

1°/ En tant que vertu aristocratique

Cet honneur là nous vient des codes chevaleresques et fait référence aux vertus traditionnelles. Ce modèle sera suivi par la noblesse, car être noble n’est-ce pas être notable, c’est-à-dire remarquable, comme celui qui se distingue par des codes d’appartenance, et à qui l’on remet une distinction ?  Aujourd’hui quid des heaumes, des cuirasses, des plastrons, des gantelets, des écus et des épées ? Quid du code du chevalier : Loyauté, Prouesse, Sagesse et Mesure, Largesse et Courtoisie, Justice, Défense, Courage, Foi, Humilité, Franchise ?

Savons-nous nous mettre en péril pour une cause et sacrifier nos intérêts personnels au profit du devoir ?

Les temps modernes ont fait place à l’esprit de corps, qui s’illustre par une confraternité au nom d’expériences et d’intérêts communs bien souvent transmuées en esprit de caste teinté d’une certaine arrogance. Pour être élu il fallait être reconnu par ses pairs, et les chevaliers étaient adoubés, aujourd’hui ils sont bizutés.

 

2°/ En tant que valeur militaire

  • Défendre l’honneur de son pays en partant en guerre avec pour devise celle de l’armée française : « Honneur et Patrie », oui mais mourir au champ d’honneur ne fait plus recette…
  • Recevoir une distinction pour ses faits d’armes après avoir livré bataille tel un preux chevalier, oui mais les mérites se distribuent plus à titre posthume.
  • Quant à la Légion d’honneur créée par Napoléon elle est devenue une distinction  quelque peu galvaudée car souvent attribuée par « copinage » ou renvoi d’ascenseur escompté.
  • Que dire de l’honneur perdu d’un capitaine de bateau de croisière qui déserte son navire qui chavire avant les passagers, que dire encore de l’honneur perdu des militaires en charge des geôles de Guantánamo ?

 

3°/ En tant que valeur scolaire 

Les idéaux de l’ancien monde ne font plus recette et il est bien loin le temps où l’instruction civique traçait son sillon, où le respect des règles était de mise avec tableau d’honneur et prix de fin d’année pour les meilleurs, quelque soit la discipline ou le savoir être ; 1er prix de bonne camaraderie compris.

La méritocratie a vécu au profit d’un nivellement qui tend à banaliser et édulcorer tout effort. La solidarité et l’entraide s’effacent au profit d’une compétition où tous les moyens sont bons y compris la triche et l’intimidation.

Que dire de l’abolition des notes, des bons points et des distinctions ? Que dire des incivilités et des manquements à la discipline ?

 

4°/ En tant que valeur professionnelle

C’est tenir la parole donnée, tenir ses engagements,  faire ce que l’on dit et respecter une éthique professionnelle nourrie d’honnêteté, d’amour du travail bien fait, de la belle ouvrage. Le compagnonnage, tradition millénaire qui s’inspire des valeurs des bâtisseurs de cathédrales, incarne merveilleusement ce modèle. 

L’honneur c’est encore refuser la faillite et mettre un point d’honneur à rembourser ses dettes, payer ses créanciers. Et c’est aussi s’abstenir de corruption, bannir bakchich et pots de vin, ou encore parachutes dorés et primes XXL quand les résultats ne sont pas au rendez-vous et que l’entreprise se meurt. Quid des capitaines d’industries ? La mondialisation fabrique des mercenaires travaillant pour le compte d’actionnaires voraces bien éloignés des valeurs de leurs prédécesseurs.

 

5°/ En tant que valeur dans la vie publique

Pour ceux qui sont en responsabilité, c’est servir son pays sans se servir au passage et honorer sa fonction par son exemplarité : « Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer ».

Respecter la valeur d’un engagement et se garder de tout opportunisme ou démagogie, s’apparente à une mission impossible dans un monde où les parjures sous serment sont légions, et où derrière les « Je jure sur l’honneur », s’immiscent changements de camp, retournements de veste et dogme du « pas vu, pas pris »

 

6°/ En tant que valeur dans la vie sportive

L’esprit du sport valorise l’endurance, le sens de l’effort, et la philosophie des Jeux Olympiques pensée par Pierre de Coubertin comporte une trilogie fondatrice : tolérance, paix, fair-play, à laquelle s’ajoute l’émulation à travers une coexistence pacifique d’athlètes en provenance d’univers sportifs et de cultures différentes. 

Le sport offre un modèle social érigé en idéal qui fait du bien au peuple et à l’âme,  sic la Coupe du Monde et la liesse populaire générée par la victoire. Quand la victoire couvre de gloire et lui permet de recevoir les honneurs, c’est une fierté indicible qui s’empare des équipes, des supporters et d’un pays tout entier. 

Le revers de la médaille est moins honorifique, je veux parler du dopage, de la triche, des transferts douteux et de la marchandisation des sportifs… 

 

Le monde nouveau a troqué l’honneur contre l’e-réputation et le « qu’en dira-t-on », et il l’a remplacé par la popularité, les followers, et les likes, nouvelles gratifications ou distinctions pour des faits au demeurant tout à fait ordinaires.  Les codes d’honneur sont délaissés, il est permis de trahir, de mentir sans rougir à condition de ne pas se laisser avoir par la vindicte des réseaux sociaux. La cosmétique des mots ou langue de bois rend le verbe majestueux mais creux. Les virgules trouvent des places avantageuses ou sibyllines,  la danse des « si », des « mais », des « peut-être », des « au cas où » vient nimber les propos d’un halo trompeur…

Nietzsche alertait à ce sujet : « Ce qui me gène ce n’est pas que tu m’aies menti mais c’est que désormais je ne peux plus te croire ». Alors mettons un point d’honneur à restaurer les conditions de l’honorabilité. A cet effet, les Millenials semblent vouloir reconquérir ce bastion d’intégrité et de fidélité aux valeurs d’antan. Le philosophe Kwame Anthony Appiah l’explique merveilleusement dans son livre : « Le code d’honneur : Comment adviennent les révolutions morales », aux éditions Gallimard.

 

Références :

Argumentaire de France Valeurs /honneur

Discours de M. Pierre Messmer, Chancelier de l’Institut, à Marseille, le 03/09/2002 : 

LE SENS DE L’HONNEUR,

VALEUR SOCIALE ET SENTIMENT PERSONNEL