De même que le bruit engendre du stress, les neurosciences nous apprennent que le silence à un effet régénérateur sur le cerveau. Se mettre en état de silence est une pratique vieille comme le monde. Cette période de fin d’année est propice à un tel exercice.

Lorsqu’il a passé l’année totalement accaparé par l’action, le manager ressent plus ou moins confusément un profond besoin de silence. Alors que les budgets et les plans pour 2018 sont ébauchés, cette période de fin d’année est propice pour goûter à ce silence avant que ne reprenne le rythme effréné l’activité, difficile à arrêter comme un train lancé à grande vitesse. Ce moment sera plus ou moins long selon le ressenti de chacun. Une journée pourra suffire à l’un quand deux ou trois seront nécessaires à l’autre. Cette pratique du silence est vieille comme le monde. Elle continue d’être pratiquée dans la plupart des monastères, mais aussi tous les lieux de retraite spirituelle qui font du silence le cœur de leur programme.

Plus qu’une simple curiosité, à Bali, le passage du nouvel an est marqué par une journée de silence et de jeûne pratiquée par toute la population de l’île. Cette journée à nulle autre pareille, baptisée Nyepi, est « propice à la méditation, à l’introspection et aux questionnements de l’âme » affirment les prêtres de cette île paradisiaque. Comme dans tout lieu de silence, à Bali, la population ne travaille pas et ne s’amuse pas le jour de Nyepi. Entreprises, administrations et commerces sont fermés. Pas de radio, pas de TV, pas de lecture non plus.

Ce n’est que depuis peu que le silence est l’objet de recherches scientifiques.

Dans une étude publiée en 2013[1], la revue Brain, Structure & Function rapporte les effets de différents types de bruits et de silences sur le cerveau de souris. Au départ, le silence était destiné à n’être qu’un élément de contrôle. Mais les chercheurs ont finalement découvert que lorsque les souris étaient exposées à deux heures de silence par jour, elles développaient de nouvelles cellules dans l’hippocampe, la région du cerveau associée à la mémoire, à l’émotion et à l’apprentissage. Après une période d’adaptation d’une semaine, le silence aide les nouvelles cellules à se différencier en neurones et à s’intégrer dans le reste du cerveau. La conclusion s’impose comme une évidence : la régénération des cellules cérébrales n’est in fine qu’une question de silence.

À l’opposé du silence, le bruit augmente le niveau des hormones liées au stress dans le cerveau.

Son impact ne se limite d’ailleurs pas au cerveau. La totalité de la physiologie est sensible au bruit, même pendant le sommeil. Les amygdales situées dans les lobes temporaux – zones du cerveau également associées à la formation de la mémoire et aux émotions – sont activées, ce qui entraîne la libération d’hormones du stress. Une étude publiée en 2002 dans Psychological Science a examiné les effets de la délocalisation de l’aéroport de Munich sur la santé et les fonctions  cognitives d’enfants vivant dans les environs. Professeur d’écologie humaine à l’Université Cornell, Gary W. Evans a constaté que les enfants exposés au bruit développaient une réaction de protection qui les faisait « ignorer » le bruit.

Ainsi, ces enfants ignoraient les stimuli nocifs du bruit, mais du même coup les stimuli auxquels ils devraient prêter attention, notamment la parole. « Cette étude est la preuve que le bruit – même à des niveaux qui ne produisent aucun dommage auditif – provoque du stress nocif pour l’homme », conclut Gary Evans.

L’effet de la pollution sonore sur l’exécution de tâches cognitives a été largement étudié. Ainsi, nous savons que le bruit nuit à la performance des tâches en entreprise comme à l’école. Il diminue la motivation et augmente le nombre d’erreurs. Les fonctions cognitives les plus fortement affectées par le bruit sont la lecture, la mémoire et la résolution de problèmes. D’autres études ont également conclu que les enfants scolarisés dans des salles de classe proches de trajectoires de vol ou de voies ferrées avaient des scores de lecture plus faibles.

En outre, ils étaient plus lents dans le développement de compétences cognitives et linguistiques. Heureusement, le silence libère du stress et des tensions accumulées dans le cerveau et dans la physiologie. Une étude publiée dans la revue Heart rapporte même que deux minutes de silence s’avèrent plus efficaces que l’écoute d’une musique «relaxante» pendant ce même temps.

Dès lors, on comprend mieux l’importance accordée depuis la nuit des temps et dans toutes les civilisations à la pratique du silence. Que l’on pratique une journée de silence par semaine comme le font certains ou que l’on se focalise sur la fin de l’année pour goûter au silence, le préalable est de bien comprendre ce qui se passe dans la physiologie et dans le mental lors de cette pratique. Pendant une journée normale, la plupart d’entre nous ne sont pas vraiment conscients du niveau d’excitation que représente le fait de parler. Les sages ont toujours su que c’est au travers de la parole que nous perdons le plus de notre force vitale. 

Etat de bonheur et efficacité

Quand nous faisons silence, nous perdons peu d’énergie à l’instar des vagues d’un réservoir qui vont et viennent mais n’entrainent aucune perte d’eau. « S’astreindre de toute parole pendant quelques jours offre à la conscience une opportunité de se maintenir à un niveau très proche de son état de moindre excitation » explique Patrick Monfret, traducteur professionnel et fervent adepte de cette technique. « On devient beaucoup plus conscient de notre corps qui commence à expérimenter beaucoup de bonheur et de félicité. On se sent avec soi-même, complètement nourri et invincible. Et, on a le sentiment réel de nourrir tout notre environnement. Il devient clair qu’on est précieux pour notre environnement. »

Les effets du silence s’étendent du niveau le plus grossier au niveau le plus subtil. L’expérience de Patrick Monfret nous éclaire sur l’étendue de ce registre : « Après cette période de silence, la vie quotidienne est davantage remplie de silence. Et, on devient très conscient que le silence est la base, le socle du dynamisme de notre vie quotidienne. Les activités deviennent des vagues sur cet océan de silence que nous vivons. Et ces vagues ne nous perturbent point et, en fait, elles sont infiniment appréciées pour ce qu’elles sont. Elles vont et viennent, mais nous, nous demeurons ancrés dans le silence nourrissant de notre Être, de notre Soi illimité. »

Ce silence est comme une onde macroscopique qui relie toutes nos cellules et ainsi donne l’expérience d’unité totale, de douceur infinie. Cette onde macroscopique se retrouve également au niveau de notre esprit qui alors nous relie à tout ce qui nous entoure. C’est l’union avec tout notre univers et nous vivons un état de bonheur infini avec un seul objectif, réussir dans ce que nous faisons et faire du bien à tout ce qui existe.

Que faire pendant une journée de silence ? On peut vaquer à des corvées ordinaires, mais il faut s’éloigner de toute source de bruit, et donc s’abstenir de parler, de regarder la télévision, de lire, de téléphoner ou d’écouter la radio. Il est donc possible de préparer son repas ou de laver ses vêtements. Ceux qui ont l’habitude peuvent méditer. Vous constaterez immédiatement que vous devenez très présent à ces tâches ordinaires. L’attention n’est plus perturbée en permanence comme lors d’une journée ordinaire.

Au début, vous ressentirez peut-être le besoin intense de dire quelque chose. Rassurez-vous, l’esprit finit par se calmer. Le silence devient alors plus profond. L’esprit devient plus clair passé cette période d’adaptation pendant laquelle ceux qui se saoulent au bruit et à l’activité risquent de ressentir la peur du vide. La conscience des erreurs devient plus claire. La créativité devient plus intense. L’esprit s’arrête de juger, ce qui représente une plus grande liberté.

On le voit, la technique est simple, mais extrêmement puissante du point de vue de ses effets. Pratiquer le silence signifie consacrer un certain temps à ne faire qu’Être et d’échapper ainsi à la tyrannie du discours.

 

Le compositeur français Daniel Goyone

 

Le non-jugement libère le mental de la constante évaluation des choses en  justes ou fausses, bonnes ou mauvaises… Lorsque vous êtes perpétuellement occupé à évaluer, classer, étiqueter ou analyser, cela crée des turbulences dans votre dialogue intérieur. Le flot d’énergie ne peut plus circuler librement. Seul  le silence du mental et le calme intérieur qui l’accompagne vous relie à votre Etre profond. Ce mécanisme est crucial pour la créativité. Les musiciens ont une conscience aigüe de l’importance du silence dans leur travail de création. Pour le célèbre jazzman Miles Davis, la véritable musique est le silence et toutes les notes ne font qu’encadrer le silence. Autre jazzman de stature internationale, Thelonius Monk avait l’habitude de dire « The loudest noise in the world is silence ».

Le compositeur français Daniel Goyone s’est fait une spécialité de l’écriture musicale : « Composer est une activité qui ne se fait pas toujours de façon consciente. C’est plutôt une alternance entre des phases actives, au cours desquelles on cherche activement des idées, des solutions à des problèmes particuliers, où on met en forme, et des périodes de gestation, de maturation pendant lesquelles s’effectue un travail d’ajustement inconscient qui s’avère souvent nécessaire. Savoir gérer et équilibrer l’alternance entre recherche active et périodes de maturation s’apprend au fur et à mesure de la pratique. »

La conclusion dans son « Abécédaire de la composition », paru aux Editions Outre-Mesure, est parfaitement explicite : « Après le point final, le compositeur doit aussi apprendre à considérer le silence comme une respiration naturelle après l’exaltation de la création. Faire aboutir une composition est une activité exigeante qui demande un engagement soutenu ainsi que beaucoup de disponibilité d’esprit. S’il est important pour le compositeur de conserver intacte son aspiration à créer, des périodes de repos sont nécessaires pour préparer le terrain en vue de futures compositions. »  

Alors, n’attendez pas pour goûter à cette respiration naturelle ! Cette phase de silence avant l’action est bénéfique à toutes les activités humaines.

 

 

[1]                              “Is silence golden? Effects of auditory stimuli and their absence on adult hippocampal neurogenesis” Imke Kirste, Zeina Nicola, Golo Kronenberg, Tara L. Walker, Robert C. Liu, and Gerd Kempermann. Brain Structure & Function 2015; 220(2): 1221–1228. Published online 2013 Dec 1. doi:  10.1007/s00429-013-0679-3