Directrice artistique de la Maison de champagne fondée par son arrière-grand-père et aujourd’hui dirigée par son père, Vitalie Taittinger a intégré l’entreprise familiale sur le tard. Un parcours loin de résonner comme une évidence pour cette amoureuse de peinture qui a initialement frayé son chemin loin des vignes.

“J‘ai passé une enfance merveilleuse. Si je n’ai pas, à proprement parler, été éduquée dans le métier, la philosophie du champagne était évidemment prégnante dans notre famille. Mais ce n’en était pas l’essentiel. Ma mère était musicienne, par exemple, et j’ai davantage arpenté le chemin artistique qui constituait l’autre voie familiale”. En dépit de son patronyme, Vitalie Taittinger décide, dans un premier temps, d’assouvir sa passion de l’art. « J’ai suivi des études davantage axées sur la pratique, loin du conceptuel. J’ai notamment appris l’illustration, la bande dessinée et la peinture. J’avais même l’ambition de devenir peintre un jour », narre la sémillante jeune femme. Après avoir fourbi ses armes à l’école Emile Cohl, à Lyon, Vitalie Taittinger travaille sur une biographie du peintre surréaliste Alfred Courmes et se bat pour la faire éditer, faisant montre d’une certaine persévérance car refusant d’éditer l’ouvrage à ses frais. Le mérite, une vertu cardinale à l’ombre de laquelle la jeune femme a grandi. Dans une famille « ouverte aux quatre vents ».

« Pendant mon enfance, nous avons rencontré beaucoup de gens très différents. Beaucoup de diversité et un vrai sens de l’accueil et de l’humain à la maison. Nous avons toujours été très heureux ainsi. Nos parents veillaient sur nous avec beaucoup d’affection en nous offrant des perspectives sur l’art, les voyages, les aventures humaines ». Choyée par ses parents, la fratrie Taittinger— composée, outre Vitalie, de Clémence et de Clovis — évolue dans cet univers où s’entremêlent allègrement art et champagne, puisque Pierre-Emmanuel Taittinger, père de la jeune femme, est, aux côtés d’une quarantaine d’héritiers, partie prenante de l’entreprise familiale fondée en 1932 par Pierre Taittinger, arrière-grand-père de Vitalie et ancien député de la « Charente inférieure », nom du département à l’époque. Dans une Europe en passe de basculer dans le nazisme et les affres de la guerre, l’homme porte sur les fonts baptismaux « l’esprit conquérant » de la Maison Taittinger qui perdure encore en 2018. Mais l’histoire a failli basculer, au point de voir presque disparaître ce fleuron familial.

“J’ai assisté à l’épopée de mon père pour sauver le champagne”

Nous sommes en 2005 et le groupe Taittinger, formé d’une quarantaine d’héritiers, et qui possède également les cristalleries Baccarat, l’hôtel Crillon…, cède, via la holding Société du Louvre, tous ses « bijoux de famille » au fonds d’investissement américain Starwood.  « Mon père était farouchement opposé à l’idée de céder la Maison de champagne et je l’ai vu alors se battre avec ses armes pour tenter de récupérer le champagne. J’ai été spectatrice de l’épopée de mon père que j’ai trouvé admirable ». Un an plus tard, en 2006, Pierre-Emmanuel Taittinger remporte son pari et est désormais le seul maître à bord du champagne Taittinger. Une âpre bataille qui va faire office de « déclic » pour sa fille. « C’est à ce moment-là que j’ai décidé de rejoindre mon père qui était initialement réfractaire. Disons que la notion de ‘ famille’, non pas entre nous mais plutôt avec le reste des héritiers, avait particulièrement été mise à mal dans la bataille pour rapatrier la Maison de champagne sous notre bannière », se remémore Vitalie.

Mais celle-ci estime qu’il est de son devoir de soutenir un père qui s’est battu pied à pied pour faire perdurer le nom Taittinger. N’ayant pas vocation à se pencher dans les livres de comptes et autres stratégies commerciales, Vitalie Taittinger veut faire résonner sa fibre artistique au sein de la Maison. Elle devient alors directrice artistique des champagnes Taittinger où elle mène un véritable travail de remise au goût du jour du packaging. De quoi donner un nouvel élan à une marque désormais affranchie et indépendante. Comment justement définirait-elle cette aventure ? « Je dirais, le plus simplement du monde, que nous façonnons le visage d’une Maison pour lui faire exprimer ce qu’elle est. Par petites touches. Nous veillons à l’expression, au rythme des choses, à l’esprit véhiculé par chaque détail de la Maison, que ce soit un packaging, une étiquette, une ambiance. On veille au langage également », souligne la dirigeante.

Grandes ambitions 

Toujours dans cette volonté de donner un nouveau souffle à la marque, Vitalie Taittinger va également prêter son image et donner de sa personne pour la campagne de publicité de la marque où son portrait majestueux en fourreau noir sur la place Royale de Reims annonce la « renaissance » de la marque. « Ce n’était pas une idée ni une volonté de ma part », sourit modestement Vitalie. Et de poursuivre : « Mon père, après avoir vu un portrait familial de nous tous dans un grand quotidien français, a eu la volonté de me voir incarner la marque ». Elle se prêtera au jeu avec une certaine maestria. « Et en même temps cela réglait aussi les questions de droits et de loi Evin », s’amuse-t-elle. 

Aujourd’hui, Vitalie Taittinger est épanouie dans ses fonctions et nourrit de grandes ambitions pour la Maison Taittinger.  « Nous conservons toujours en 2018 cet esprit conquérant qui a façonné notre histoire. Nous misons beaucoup sur la croissance externe. Nous avons, par exemple, planté des vignes dans le Kent en Angleterre, l’année dernière. Mais nous ne voulons pas aller partout et nous disperser. ». Et de décliner sa feuille de route : « L’idée est de faire de Taittinger un petit bijou».  Mission (déjà) accomplie.