Jean Paul Gaultier s’est toujours joué des conventions et des jugements, à l’image des mannequins « fantasques » qu’il a fait défiler. Qui d’autre que lui pouvait faire défiler Rossy de Palma, Madonna, Dita Von Teese et Conchita Wurst tout en recueillant une pluie d’hommages à chacune de ses extravagances ? Non, JPG ne triche pas. Créateur de génie depuis plus de quarante ans, « l’enfant terrible de la mode » nous offre une magnifique mise en scène de sa vie à l’occasion d’un spectacle haut en couleurs : le « Fashion Freak Show » actuellement orchestré aux Folies Bergères. Pour Forbes, le plus iconique des grands couturiers français jette un œil dans le rétroviseur et nous donne des clefs pour saisir sa relation au luxe.

Aujourd’hui, quel regard posez-vous sur le natif de Bagneux qui, un jour, a eu l’audace d’envoyer ses croquis à un certain… Pierre Cardin ? Soit le début de votre brillant parcours dans la mode.


Tout a commencé avec ma grand-mère Marie ! Elle ne me laissait pas regarder la télévision quand j’étais petit, ce qui m’a permis de découvrir la beauté du spectacle des Folies Bergère de l’époque. Le lendemain, j’avais dessiné les petites femmes de Paris en plumes et bas résilles à l’école, ce qui m’avait valu les remontrances de ma maîtresse mais aussi de gagner en popularité auprès de mes petits camarades. La grande révélation était cependant le film de Jacques Becker, ‘Falbala’. Les costumes avaient été réalisés par Marcel Rochas et ont éveillé le créateur qui sommeillait en moi. Puis, peu de temps avant mes 18 ans, j’ai envoyé mes croquis à tous les créateurs de l’époque et seul Cardin m’avait répondu favorablement. Comme quoi, avec un peu d’audace !

Aujourd’hui je rends hommage à toutes ces étapes qui m’ont façonné et mené jusqu’à l’ouverture de ma Maison de couture à travers divers tableaux dans le Fashion Freak Show, actuellement à l’affiche aux Folies Bergères.

Lors de la Fashion Week Haute Couture de janvier 2018, vous avez rendu hommage au doyen des couturiers français, Pierre Cardin, confiant au passage qu’il « était l’homme qui avait cru en vous » ; Jean Paul Gaultier aurait-il pu émerger, malgré tout, sans cette rencontre providentielle ? Après tout, vous êtes un autodidacte.

Les magazines ont en quelque sorte été mon école. Je n’ai jamais étudié la mode à proprement parler et Monsieur Cardin m’a donné une incroyable opportunité. Et je dois dire que ce qu’il m’a surtout appris était la notion de liberté. La liberté est essentielle pour un créateur ! Et je lui en suis toujours reconnaissant, d’où mon défilé hommage en début d’année.

Considérez-vous plus aisé aujourd’hui pour un styliste de talent de se lancer dans la mode, dans la Haute Couture, ou à l’inverse, cela l’était davantage dans les années 70, 80 ?

Ce métier était pour moi un rêve, une vraie passion pour la mode. Aujourd’hui on se sert beaucoup de la mode comme tremplin pour être célèbre. La recherche de renommée passe souvent avant le plaisir du travail et cela complique la réussite je crois ! Il faut de l’amour et de la passion avant tout pour perdurer dans la mode et surtout dans la Haute Couture.

©laurent Seroussi

A ce propos, quel conseil donneriez-vous aux couturiers en herbe ?

Comme je le disais, la passion !

D’ailleurs… où sont les Femmes dans le panthéon des grands couturiers ? Sur ce point, je vais faire le parallèle avec la gastronomie et les grands Chefs qui comptent une minorité de femmes.

Ma créatrice préférée est Rei Kawakubo de la marque japonaise ‘Comme des Garçons’. Elles sont peut-être moins nombreuses, mais se révèlent tout aussi talentueuses et présentes ! Prenez Givenchy avec Clare Waight Keller ou encore Chloé avec Natasha Ramsay Levy.

La Maison Jean Paul Gaultier appartient au club très fermé des 14 Maisons labellisées Haute Couture dans le monde. Derrière une appellation aussi prestigieuse, il y a une discipline sans compromission : toutes les créations doivent être confectionnées à la main dans des ateliers composés de 20 personnes au minimum ; la présentation de deux défilés par an proposant au moins 25 modèles à chaque passage est également un autre pré-requis… Comment préserver son rang dans l’élite de la Haute Couture ?

Je vois la Haute Couture comme un laboratoire qui permet de rester dans la mode tout en explorant les coupes et les drapés. Elle me permet d’exprimer librement ma créativité et laisser aller mon imagination chaque saison. Et, bien sûr, faire perdurer tous les talents de ces couturières au savoir-faire unique à cet Art.

Haute Couture, prêt-à-porter, parfums, collections capsules, cosmétiques… Les grands designers développent leurs univers créatifs au-delà de la mode. L’entrepreneuriat est-il une évidence pour l’artiste que vous êtes ?

Je n’ai jamais eu de plan de carrière en débutant dans la mode. Je suis davantage porté par une curiosité exacerbée que j’ai toujours et, surtout, une soif pour les nouveaux projets ; mon dernier étant bien sûr le Fashion Freak Show. C’est un spectacle d’un format inédit et je pense bien être le premier créateur à faire une revue de la sorte.

Depuis le 2 octobre, le public peut découvrir aux Folies Bergères, le Fashion Freak Show, une revue jubilatoire et captivante. Pas facile de revisiter cinquante ans de carrière, cinquante ans d’Histoire… Quel(s) message(s) souhaitez-vous transmettre à travers cette œuvre sexy et exubérante ?

Plus que l’enfant terrible, je suis un enfant gâté. C’était mon rêve d’enfant.

Le message ? Vive les différences ! Vive toutes les beautés ! Chacun d’entre nous a de la beauté et il faut la laisser s’exprimer. Arriver à s’assumer soi-même, c’est cela qui nous rend beaux. Le final commence par ailleurs avec une version revisitée de la chanson de Zazie, ‘Tout le monde il est beau’. C’est un mélange de tout ce que j’aime, de joie et de célébration de la vie. La mode n’est pas qu’une chose frivole : elle nous permet de communiquer, dire une vérité.

Article initialement paru dans le 5ème numéro de Forbes France en kiosque depuis décembre 2018