Faire feu de tout bois. C’est le sens de l’action des dirigeants du monde entier pour tenter d’éteindre l’incendie qui commence à ravager nos entreprises, en panne d’activité voire à l’arrêt depuis le déclenchement de l’épidémie de coronavirus.

A côté des mesures nationales annoncées par la plupart des pays occidentaux la semaine dernière et complétées en début de semaine, la Banque Centrale Européenne (BCE) a elle aussi voulu tenir son rang. Après les annonces encore assez timorées de Christine Lagarde le 12 mars dernier, c’est bien un « bouclier quasi illimité de liquidités » – pour reprendre les termes du gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau – qui a été décidé au cours des derniers jours, afin de garantir le financement des entreprises via les banques.


Rien que mardi dernier, ce sont pas moins de 109 milliards de liquidités qui ont été fournis par la BCE en plus de celles déjà mises à disposition par les banques nationales.

Ce qui n’empêchera pas beaucoup d’entreprises, par ailleurs déjà très endettées, de piquer du nez. Voire de plonger. Sous l’effet du droit de retrait activé par beaucoup de salariés en situation épidémique, des usines ne sont déjà plus en mesure de maintenir leur capacité de production.

Le choc est d’une brutalité inouïe. D’autant qu’il est double. Il touche l’offre mais aussi la demande, très fortement contrainte par les mesures de confinement (d’ailleurs indispensables) décidées un peu partout en Europe.

A côté du train de mesures déjà annoncé par le gouvernement, d’une ampleur exceptionnelle, nous sommes condamnés à rechercher de nouvelles solutions face à une situation totalement inédite.

Soyons lucides : si les mesures sanitaires strictes devaient s’appliquer pendant trois mois, elles pourraient bien conduire à une chute d’activité sur notre territoire d’au moins 25%. Même si tout rentrait dans l’ordre par la suite, ce que rien ni personne n’assure aujourd’hui, la baisse du PIB annuel atteindrait alors -5% au moins par rapport à ce qui était attendu.

De quoi ne plus s’interdire de quitter les sentiers économiques battus, car tout retard pris dans le redressement se paiera cher. Très cher pour tous ensuite. En termes d’endettement public et privé, mais aussi en termes de dégradation de notre niveau de vie.

Déverser des seaux d’eau en quantité même massive sur les entreprises est la voie presque unique choisie depuis dix jours. Cela n’empêchera cependant pas les flammes de se propager si la demande adressée aux grands groupes et aux PME vient aussi à couler, étouffée par les mesures de confinement sanitaire.

Comment dès lors stimuler de nouveau l’investissement et l’activité des sociétés une fois que celles-ci pourront de nouveau s’appuyer sur leurs collaborateurs en fin d’épidémie ?

L’idée fera hurler les économistes libéraux les plus orthodoxes, mais on ne peut désormais s’affranchir de la mettre sur la table : distribuer du cash, beaucoup de cash, directement aux citoyens. Pas seulement aux entreprises.

Contrairement à ce qu’on imagine, elle n’a pas été créée de toute pièce ces dernières semaines.

Elle remonte aux travaux du monétariste Milton Friedmann, qui l’a décrite dans son ouvrage « The Optimum Quantity of Money » dès 1969.

Une idée qui a fait son chemin depuis qu’elle a été ainsi énoncée par l’ancien Prix Nobel d’économie. Lors de la crise des « Subprimes » de 2008, la Banque centrale américaine ouvre déjà grand le robinet de liquidités et agit alors en prêteur de dernier ressort, en garantissant elle-même la circulation des liquidités et du crédit.

L’économiste Daniel Cohen l’avait également repris à son compte en septembre dernier, avec l’objectif de la mettre au service du redémarrage de l’économie européenne à un moment où la croissance commençait déjà à s’essouffler. Il évoque alors, relayé par le think tank Bruegel, l’idée d’un chèque de 1 000 euros par personne pour créer un choc de demande.

Trois ans plus tôt, dans les couloirs de la BCE, son économiste en chef, le Belge Peter Praete, avait déjà essayé de la soumettre à Mario Draghi. En vain.

Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Et le Japon a choisi en 2019 de distribuer des bons d’achat à sa population, avec un bilan d’impact économique qu’on ne connaît pas encore.

L’hypothèse fait de nouveau son retour à la faveur d’une annonce faite mardi 17 mars par le secrétaire au Trésor de Donald Trump, Steven Mnuchin, qui promet la distribution prochaine de 1 000 dollars au peuple américain dans le cadre du plan de relance fédéral.

A y regarder de près, la mesure envisagée de l’autre côté de l’Atlantique ne relève d’ailleurs pas à proprement parler de « l’Helicopter Money » au sens strict. Pourquoi ? Parce qu’en toute rigueur, cet instrument est réservé à une distribution d’argent via la politique monétaire.

C’est la banque centrale, au titre de ses outils « non conventionnels », qui en principe largue les milliards depuis l’hélicoptère. Ce que certains appellent déjà le « Q.E » (comme Quantitative Easing ») du peuple. Sans conséquence donc pour l’équilibre des finances publiques, puisque l’outil ne passe pas par le robinet budgétaire. Or, aux Etats-Unis, c’est exactement l’inverse qui est en train de se décider – sous réserve de l’accord du Sénat- puisque c’est l’administration américaine qui enverrait directement l’argent aux ménages, avec l’objectif de stimuler la consommation et au risque d’aggraver l’endettement public.

Un choix contestable du point de vue de ses conséquences sur les finances publiques, mais qui tient compte des nombreuses critiques adressées par ailleurs à la monnaie hélicoptère, lorsque celle-ci transite par le canal monétaire.

Si l’idée de relancer l’investissement des entreprises par un gonflement provoqué de la demande présente l’avantage de ne pas impacter la dépense publique, elle reste -à l’heure qu’il est- très décriée.

Et pour cause. Outre le fait qu’on peut se demander si c’est bien le rôle d’une Banque centrale de procéder à cette distribution (qui relève d’un choix politique), l’usage de la monnaie hélicoptère alourdit le bilan de l’autorité monétaire.

Mais surtout, on lui reproche de ne pas forcément atteindre la cible qu’elle se fixe (puisqu’une partie du supplément de pouvoir d’achat induit va se traduire par de l’épargne), de provoquer potentiellement un emballement de l’inflation, tout en créant un déséquilibre extérieur, une partie de la consommation supplémentaire induite renforçant le poids des importations nationales…

Des inconvénients qui n’empêchent pas l’idée de faire sa réapparition, portée la semaine dernière dans les colonnes du Figaro par Nicolas Goetzmann ou encore par Pascal Perez le 19 mars dans une tribune du journal Le Monde dans laquelle le directeur de « Formules économiques locales » suggère d’attribuer 2 000 euros à chaque ménage.

Une idée toute keynésienne, que ses détracteurs comparent à une fuite en avant vers toujours plus de création monétaire, et sans assurance d’un redressement de l’appareil productif, affaibli par des semaines de pandémie. Dont acte.

Mais doit-on jeter la monnaie hélicoptère définitivement aux orties ou bien est-il possible de l’adapter pour la rendre plus efficace ?

Ma conviction est qu’on peut lui donner plus de force d’impact sous deux conditions centrales.

La première, c’est d’abord de mieux cibler la mesure. Si l’on veut éviter l’effet « bouteille à la mer », il est souhaitable d’orienter la distribution vers deux publics prioritaires.

Pour obtenir la meilleure efficacité au plan économique, l’injection massive de cash pourrait être concentrée sur les bas et moyens revenus (par exemple moins de 3 000 euros, ce qui exclurait 16% des salariés qui gagnent plus, ou moins de 4 000 euros, aboutissant à exclure de la mesure 8% des salariés seulement) et orientée de manière privilégiée vers les secteurs d’activité qui auront payé le plus lourd tribut à la crise. Les transports, le commerce, les agences de voyage, l’industrie manufacturière sont évidemment des cibles éligibles prioritaires à un tel programme.

Mais on a, avec la crise du coronavirus, l’occasion de récompenser aussi deux secteurs massivement engagés dans la lutte contre l’épidémie et ses effets : le système de santé hospitalier et ambulatoire, ainsi que les forces de police encore une fois très mobilisées après l’épisode des gilets jaunes et le conflit sur les retraites.

La monnaie hélicoptère pourrait alors devenir un instrument et de relance économique et de correction sociale, en allant en priorité vers les salariés des entreprises les plus touchées et vers ceux des organisations mobilisées H24 dans la crise sanitaire.

Ma seconde conviction, c’est qu’il faut entendre les critiques adressées à la monnaie hélicoptère sans considérer qu’elles emportent la décision de ne rien faire. Ainsi, le risque qu’une partie des sommes distribuées soit épargnée et non consommée est réel. Autant alors en tirer toutes les conséquences dans la distribution des fonds, et influer sur le mouvement des hélices de l’hélicoptère.

Comment faire ? On pourrait imaginer que sur un montant de 1 000 ou 2 000 euros affectés par habitant (dans les secteurs d’activité prioritaires), 50% soient alloués sous la forme d’un chèque (ou de bons d’achat, voire de baisses d’impôt) et que la moitié restante soit placée directement sur un compte épargne. Plutôt que de constater après coup la constitution d’une épargne -alors que l’objectif premier est de stimuler la consommation-, encourageons-là ! Ce mécanisme transiterait alors par le canal des plans d’épargne entreprise (PEE) ou des plans d’épargne retraite (PERCO), afin de continuer à alimenter des dispositifs qui préparent l’avenir de l’entreprise et des salariés. Avec les résultats économiques qui s’annoncent en 2020, beaucoup de PME n’auront pas les moyens de distribuer de la participation ou de l’intéressement. Notre option constituerait alors un moyen adapté de contrer cette contraction annoncée de la collecte de l’épargne salariale pour cette année.

Enfin, la monnaie hélicoptère pourrait prendre des formes plus souples: distribution de primes à très court terme ou augmentation transitoire de salaires et ou traitements (pour les fonctionnaires) ciblée sur les personnels les plus engagés dans le traitement de la crise sanitaire. Applaudir ces personnels à 20h chaque jour est utile mais sûrement pas suffisant pour récompenser leur mérite exceptionnel.

Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Ce n’est pas parce que la monnaie hélicoptère comporte un certain nombre d’effets secondaires a priori (inflation, etc.) qu’il faut d’emblée écarter l’hypothèse d’y recourir. L’outil doit être étudié plus finement, afin d’en recentrer l’usage pour maximiser son impact économique, en termes de redressement productif, et social en vue de valorisation des publics les plus mobilisés par la gestion de la crise sanitaire.

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