Le léger redressement du commerce extérieur français un an plus tôt n’aura été qu’un feu de paille.  Avec un niveau de -48,1 milliards d’euros, l’année 2016 renoue avec une bien mauvaise tradition, celle des déficits record.

 

On est certes encore loin de la période de dégradation continue que l’économie française avait enregistrée tout au long de la décennie 2000, avec un point bas atteint en 2011 (-74,5 milliards). Regarder le résultat de l’année dernière comme décevant au regard du bon score de 2015 (-45,7 milliards), c’est feindre d’oublier que celui-ci était en partie artificiel, car issu pour une bonne part de l’allègement de la facture pétrolière et d’un euro faible. Il existe une multitude d’explications circonstanciées à la rechute des exportations françaises (-0,6%) en 2016 : déboires de la filière aéronautique, recul marqué des ventes de biens intermédiaires, ou encore mauvaises récoltes agricoles, imputables à une météo peu favorable. La tentation reste d’ailleurs forte chez les politiques de ne pas aller au-delà de ces explications conjoncturelles et de s’abstenir de tout commentaire explicatif sur la situation commerciale.

Plutôt que d’avoir à décliner une analyse lucide sur le décrochage de compétitivité de notre pays, les uns dégainent « l’arme protectionniste », censée nous protéger à elle seule du péril d’une concurrence déloyale (de la Chine, des Etats-Unis et de certains Emergents) et présumée responsable de tous nos revers commerciaux. Les autres réclament avant tout notre patience.  Ils assènent avec la certitude du maître à l’élève leur leçon de science économique : « sous l’effet des réductions successives de charges du quinquennat qui s’achève (CICE, Pacte de Responsabilité…), nous assurent-ils, la politique de l’offre a restauré les marges des entreprises. Leur reconstitution stimulera l’investissement, ce qui permettra par la suite à l’économie française de dégager de nouveaux gains à l’export. Ce n’est qu’une question de temps… ».

Comme à l’enfant qui trépigne devant la vitrine du magasin de jouets aux heures où ses portes restent encore closes, on demande à ceux qui auraient aujourd’hui l’outrecuidance de s’insurger contre ce déficit commercial abyssal et récurrent de « laisser du temps au temps ». Que personne ne soit dupe : la patience, vertu cardinale, et le temps ne sauront être des alliés uniques ni même suffisants dans ce combat sans merci à mener pour le redressement de la compétitivité française. La part de marché française dans le monde, qui représentait encore plus de 5% dans les années 2000, n’est plus que de 3,5% depuis cinq ans.

L’état d’urgence de notre commerce extérieur appelle une réponse forte et déterminée pour enrayer le déclin et remettre nos ventes sur les rails d’un commerce mondial qui tourne lui-même au ralenti depuis trois ans. Il serait sans doute injuste de dire que les candidats à l’élection présidentielle, dans leur globalité, ne s’en soucient pas ou qu’ils n’auraient rien prévu pour soutenir la compétitivité de nos entreprises. Emmanuel Macron et François Fillon se rejoignent sur l’objectif prioritaire admis par beaucoup d’économistes de devoir combler l’écart de coût salarial résiduel avec l’Allemagne.

Avec un excédent commercial de notre principal partenaire commercial qui dépasse 250 milliards d’euros l’année dernière, Paris pourrait-il faire autrement que de veiller dès à présent à ce que la progression de son « coût du travail » reste inférieure à celle enregistrée à Berlin ? Le candidat d’En Marche propose la transformation du CICE (Crédit d’Impôt Compétitivité Emploi) en allègement pérenne de cotisations sociales dès la première année du quinquennat, tandis que l’ancien Premier ministre annonce un allègement de 35 milliards d’euros en faveur des entreprises, dont 25 milliards sous forme de réduction de charges sociales et d’imposition sur la production.

En matière de compétitivité, écrit François Fillon, « la France a tout essayé…sauf ce qui marche »[1].

Ce n’est pas faux. En consultant les programmes économiques des onze candidats à la Présidence de la République, on est pourtant très loin de trouver toutes les idées manquantes et pourtant si nécessaires à mobiliser dès 2017 par le futur locataire de l’Elysée pour redresser la situation. Plusieurs pistes à vocation non exclusivement cosmétiques se détachent pour sortir de la lente asphyxie qui prive l’économie française d’un de ses moteurs essentiels pour rebondir.

La première d’entre elles, c’est d’abord – contre certaines idées reçues- de surtout ne pas se borner à aborder le traitement du déficit commercial à travers la seule question des coûts salariaux.

Si la France peut espérer combler progressivement son écart de compétitivité-coût avec son voisin allemand, grâce à un effort combiné d’allègement de charges et de modération salariale (car l’écart entre le coût moyen de l’heure de travail en France dans l’industrie et les services marchands reste modéré : 36,8 euros chez nous, contre 34,7 en Allemagne), il ne pourra en être de même avec un autre pays proche et concurrent comme l’Espagne (21,2 euros). Patrick Artus a par exemple calculé avec Natixis qu’il « faudrait baisser le coût du travail en France de 10% pour restaurer la compétitivité-coût de l’industrie par rapport à l’Espagne »[2], ce qui nécessiterait des baisses de salaires et de cotisations sociales considérées comme très improbables…

Ce qui est vrai avec l’Espagne l’est a fortiori de manière encore plus nette avec les pays émergents, avec lesquels le processus de convergence salarial existe, mais sera très encore très long. Quand bien même la baisse des coûts salariaux serait une forme de « Graal » pour rejoindre la compétitivité-prix allemande, un autre point de débat occulté par la présente campagne présidentielle, c’est la question des niveaux de rémunération sur lesquels faire porter l’effort d’allègement.

Un faux consensus existe depuis des années sur le fait de concentrer les baisses de charges sur les bas salaires, avec l’objectif de soutenir les emplois peu qualifiés. Or, ce ne sera pas suffisant. Le nouveau Président de la République devra sérieusement s’interroger avec son Gouvernement sur l’opportunité de viser aussi les salaires intermédiaires et élevés. Car, dans un contexte de « bataille mondiale des talents », il est également indispensable de soutenir la compétitivité de notre économie en favorisant le recrutement d’employés à très forte valeur ajoutée, à commencer par les ingénieurs et les chercheurs.

A ce jour, pour un cadre payé 2 900 euros net mensuel, l’écart de coût du travail entre la France et l’Allemagne atteint 1 000 euros ! Autrement dit, comme l’explique par exemple Claude Tendil, « en Allemagne, vous pouvez vous payer trois ingénieurs pour le prix de deux en France »[3]. Les coûts salariaux ne sont d’ailleurs que l’arbre le plus visible de nos difficultés, cachant mal une forêt affaiblie par une épine particulièrement piquante, compromettant sa croissance : c’est le problème du niveau de gamme de la production française.

Comme on ne pourra pas indéfiniment baisser le coût du travail et rattraper des pays comme l’Espagne, le Maroc ou encore les pays d’Europe Centrale, l’un des enjeux pour notre tissu productif, c’est de rattraper son retard sur la partie dite « hors-coût ». Autrement dit, de monter en gamme ! Car la dégradation tendancielle depuis plus de quinze ans de notre balance commerciale pour les produits industriels s’explique par le fait que la France a sa base arrière assise entre deux chaises : elle n’est parvenue ni à proposer un niveau de gamme supérieur à celui de pays comme l’Espagne ou l’Italie dont le coût salarial unitaire est plus faible, ni à rejoindre l’Allemagne, leader incontesté du haut de gamme et capable d’imposer ses prix sur les marchés mondiaux.

Avec la nouvelle donne technologique, réindustrialisation, élévation du niveau de gamme et redressement de la balance commerciale sont intimement liés ! Et cet enchaînement vertueux ne peut se produire en France qu’en cas d’accélération de la modernisation des PME françaises. Car l’appareil exportateur français, beaucoup trop concentré aujourd’hui (seulement 124 100 entreprises exportatrices en 2016), ne pourra s’élargir durablement qu’à condition que les sociétés de moins de 250 salariés engagent au plus vite les transformations qui s’imposent.

Pour reconquérir ses parts de marché européennes et mondiales, la France reste tributaire d’une intensification du rythme de digitalisation de ses entreprises (1 sur 5 disposant à ce stade d’une stratégie numérique) ainsi que de la constitution plus rapide d’un véritable parc robotique industriel (aujourd’hui cinq fois inférieur à celui de l’Allemagne). Une ambition qui s’oppose tout spécialement au principe de « taxation des robots », porté par Benoit Hamon, et qui aboutit -ni plus ni moins- pour notre pays à se tirer une balle dans le pied.

Permettre aux PME françaises de regarder l’exportation comme un horizon immédiat et permanent doit devenir l’autre priorité absolue de notre diplomatie économique et de notre intervention publique. Les programmes économiques des candidats  sont encore trop discrets sur ce point ou ne disent pas encore franchement les choses. François Fillon propose ainsi de « rationaliser les dispositifs d’accompagnement des entreprises à l’export » mais sans expliquer précisément comment.

Or, le paysage institutionnel du soutien à l’exportation des entreprises est encore très perfectible. Il ne s’agit pas, comme certains commentateurs démagogues pourraient le suggérer, de supprimer les aides publiques. Elles peuvent être très efficaces : un étude internationale récente a ainsi montré qu’1 dollar dépensé pour la promotion des exportations générait en moyenne 87 dollars d’exportations supplémentaires et 384 dollars d’augmentation du PIB[4]. Mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas faire mieux. Sans doute qu’en arrêtant de saupoudrer les aides à l’export et qu’en s’interrogeant sur le modèle économique imposé à notre opérateur, Business France, d’importantes marges de progrès pourraient être dégagées.

Tous les grands pays ont mis en place un instrument public de soutien à leurs exportateurs, avec le plus souvent un format d’agence publique dotée d’une subvention. Mais Business France est, avec l’opérateur suédois (Business Sweden), la seule agence publique dont le budget repose presque pour moitié sur la facturation : 45,5% précisément. Cela peut avoir d’importantes conséquences  pour les entreprises de petite taille, souvent en position de « primo-exportateur » et finalement placées dans la situation inhabituelle de prendre de facto le relais financier de l’Etat, malgré des moyens souvent limités.

Le budget public consacré en 2016 à Business France n’a pas dépassé 100 millions d’euros, l’opérateur devant trouver le reste de ses ressources (environ 85 millions) en facturant ses services… Si la préoccupation que peut avoir l’Etat de rationaliser ses propres dépenses n’est évidemment pas contestable, on peut imaginer des solutions lui permettant à l’avenir d’abonder son opérateur de manière adaptée, tout en l’accompagnant vers un recentrage de ses interventions.

L’idée, notamment promue par la Fondation Pour l’Innovation Politique, de repositionner l’offre française « vers les nouvelles routes commerciales »[5], et plus particulièrement vers les pays émergents, va dans le bon sens. Car elle peut offrir l’opportunité à Business France de mieux concentrer son activité et ses effectifs (1 500 personnes) sur une quarantaine de marchés émergents.

Faire émerger puis repérer dans les régions françaises les exportateurs de demain, pour mieux les accompagner, nécessitera de mettre à contribution tous les acteurs économiques, y compris les banques ou encore les grands groupes, qui passent beaucoup de temps avec eux à l’occasion de leurs relations financières et commerciales. L’initiative portée par l’association Pacte PME, présidée par Christophe de Maistre, de stimuler la « co-exportation » entre grands groupes et PME de croissance via une plateforme dématérialisée collaborative, qui sera opérationnelle d’ici la fin de l’année[6], fait partie des solutions agiles et complémentaires au soutien public, lui-même si indispensable pour les primo-exportateurs.

A l’avenir, la dynamique d’exportation de nos petites et moyennes entreprises dépendra toujours de leurs coûts salariaux. Mais c’est surtout leur montée en gamme qui leur ouvrira les portes de l’international et, in fine, de leur capacité à imposer leurs tarifs sur les marchés mondiaux. Or, pour monter en gamme, il faut innover. Pour innover, il faut relancer fortement l’investissement productif. Et pour accumuler le capital nécessaire à sa transformation en innovation, nos entreprises doivent pouvoir disposer des compétences indispensables.

C’est dire toute l’attente qu’on peut avoir de l’usage qui sera fait, par exemple, de l’enveloppe de 15 milliards « pour les compétences et les qualifications des Français », promise par Emmanuel Macron dans le cadre de son « plan d’investissement de 50 milliards d’euros sur 5 ans », et destinée à « préparer le modèle de croissance de demain »[7].

La performance commerciale d’un pays dans la durée est, en définitive, moins le reflet de variations monétaires, qui peuvent en infléchir les évolutions, que de l’adaptation de son appareil productif à la demande mondiale, grâce à la mobilisation à bon escient de son capital humain et technologique.

 

 

 

[1] www.fillon2017.fr

[2] Natixis, Flash Economie, « France, impossible réindustrialisation », 21 septembre 2016 – 942

[3] Les Echos, interview de Claude Tendil, page 4, mercredi 12 octobre 2016

[4] Etude Centre du Commerce International (ITC), Université de Genève, février 2016

[5] Laurence Daziano, Repenser notre politique commerciale, Fondapol, janvier 2017

[6] Pacte PME, Faire émerger les champions de l’économie française de demain, mars 2017

[7] www.en-marche.fr