A l’aune d’un nouveau millésime, il est d’usage de dresser le bilan de l’année écoulée et de conjecturer sur les événements à venir. Néanmoins, un constat dépasse largement l’an passé. La croissance potentielle française diminue. 

Mesurer les dynamiques structurelles


En ce début d’année, la croissance économique française se porte bien. Se rapprochant du peloton de tête des pays de la zone euro, elle s’accélère.  Au centre des réflexions, la question de la position de la France dans le cycle économique resurgit de manière centrale, tant en termes de politiques économiques que d’anticipation des aléas.

Pour comprendre la position d’un pays dans son cycle économique, la notion de croissance potentielle et celle du décalage conjoncturel sont essentielles. La croissance potentielle est définie comme le volume de production de biens et de services que peut atteindre durablement une économie en utilisant pleinement ses capacités, sans créer de tensions inflationnistes, ce qui nous donne le taux de croissance du PIB potentiel.

Le décalage conjoncturel, aussi appelé l’écart de production, représente la différence entre le PIB effectivement réalisé et son niveau potentiel. Cet indicateur reflète ainsi la position de l’économie dans le cycle. Dès lors qu’il est négatif, cela signifie que la croissance économique du pays a été inférieure à sa croissance potentielle. En d’autres termes, elle dispose d’une marge de rattrapage pour augmenter sa croissance effective.

L’estimation de ces indicateurs, et donc la connaissance que nous pouvons avoir des facteurs structurels de l’économie, est évidemment difficile et sujette à caution. De manière très schématique, ces estimations peuvent s’appuyer notamment sur une analyse de l’utilisation des facteurs travail et capital, ainsi que sur la productivité globale des facteurs, élément résiduel permettant notamment d’appréhender le progrès technique.

Des estimations des dynamiques structurelles au cas français

Depuis la fin de la crise, les estimations conduites dans les pays développés soulignent un ralentissement tendanciel des taux de croissance potentielle. La baisse de productivité et les raisons démographiques sont les premières causes de cette baisse. Cette observation rouvre le débat sur la stagnation séculaire parmi les économistes, c’est-à-dire l’affaiblissement de la croissance potentielle. En ce qui concerne la France, une étude récente de la Direction Générale du Trésor souligne que la croissance potentielle annuelle française serait passée de 5,5 % en moyenne sur la période 1961-1973 à 1,25 % sur la période récente .

Une évolution dû notamment à la forte baisse de la contribution de la productivité globale des facteurs (de 4 points de pourcentage sur la période 1961-1973 à moins de 1 point de pourcentage sur la période 2011-2020). Le capital a baissé de près de 2 points de pourcentage sur la période 1961-1973 à près de 0,5 point de pourcentage sur la période 2011-2020. Le début des années 2000 marque l’augmentation du facteur travail. 

Si ces estimations peuvent bien entendu être débattues, elles sont riches d’enseignements. Une croissance affaiblie sur le long terme occasionnerait des taux de croissance économique durablement plus faibles. Notre pays serait condamner à l’expérience de taux de chômage plus importants sur le long-terme ainsi qu’à une aggravation des difficultés de financement de notre modèle social et économique.

Dynamiques structurelles et politiques publiques

De manière évidente, les politiques publiques sont susceptibles d’affecter favorablement la croissance potentielle. Elles ont la capacité d’agir sur les facteurs de production en plus de pouvoir renforcer la productivité globale de ces facteurs. Ainsi, en abaissant le chômage structurel et en augmentant la productivité et l’investissement, la puissance publique peut travailler à l’amélioration de la croissance potentielle. Les évolutions observées précédemment démontrent en effet que les composantes de celle-ci peuvent connaître des variations importantes. Le renforcement de la contribution du facteur travail pour des raisons démographiques mais aussi grâce à la réduction du chômage structurel est à ce titre éclairant.

À l’inverse, la diminution de la contribution du facteur capital, en raison notamment d’une baisse de l’investissement, appelle une réaction rapide. Ces observations permettent de mettre en perspective les réformes du calendrier législatif de l’année à venir (et probablement des années qui suivront). Il sera nécessaire d’en repréciser les enjeux tout en demeurant vigilant quant à l’atteinte des objectifs finaux.

Réforme et chômage

C’est par exemple le cas des réformes portant sur la formation (initiale et continue) ou le soutien à l’innovation. Les études économiques ont noté la corrélation importante entre la tendance de la productivité et les performances du système éducatif, que ce soit par rapport aux formations professionnelles, aux incitations et soutiens à l’innovation ou encore au niveau de la concurrence. Les dernières études internationales, par exemple celles de l’OCDE, souligne avec force les marges de progrès de la France dans ces domaines. Le niveau du chômage structurel peut quand à lui être amélioré par l’évolution du marché du travail. Le droit du travail, le dialogue social,  les évolutions de la fiscalité, sont divers domaines à rénover. La population active dépend notamment des règles du système de retraite.

L’investissement productif serait encouragé par des mesures fiscales ou partiellement pris en charge par la puissance publique dans le cas des infrastructures, en soutenant les projets les plus rentables socio-économiquement. Les politiques publiques peuvent directement agir sur l’innovation, en améliorer le financement ou encore à développer un écosystème plus favorable (renforcement des liens entre les lieux de formation initiale et professionnelle et les entreprises, développement de filière, etc).

Ces chantiers touchent au consensus économique et social français. Elles soulèvent des inquiétudes légitimes, voire  créent des divisions et exacerber les tensions, à l’image de ce qui a pu être observé ces dernières années. Au-delà des aspects conjoncturels, qui ne doivent pas être négligés, les évolutions structurelles renouvellent le débat public en soulignant les risques de l’inaction.

Le retour de l’approche conjoncturelle

L’image de la situation française qui ressort des lignes précédentes doit désormais être nuancée par des éléments conjoncturels qui viennent appuyer la nécessité d’agir d’une action à court-moyen terme. En 2016, l’écart de production était négatif, environ -1,5 point de pourcentage, et la croissance effective demeurerait légèrement inférieure à la croissance potentielle selon la même étude de la Direction Générale du Trésor*. Suggérant une capacité de rebond temporaire de la croissance de l’économie française au-delà de la croissance potentielle, ce rebond semble se concrétiser à partir de 2017 et à court-moyen terme.

Cela laisse présager un retour vers la croissance potentielle, affaiblie depuis quelques temps. Travailler à améliorer la croissance potentielle permettrait donc d’éviter une trop forte diminution, alors même que la croissance française demeure inférieure à celle des pays de tête de la zone euro. Par ailleurs, les réformes seront rendues d’autant plus faciles qu’elles s’inscriront dans un contexte économique conjoncturel positif.

Le soutien des politiques monétaires, et notamment de la Banque Centrale Européenne (BCE), va aller en diminuant. Déjà, la BCE a diminué son programme d’achat d’actifs et une remontée des taux directeurs dès 2019 n’est pas à exclure. Cela entraînera, par transmission de la politique monétaire, une hausse des coûts de financement pour l’ensemble des agents. Le risque d’un endettement toujours plus important est à craindre. Aussi bien dans le domaine public que dans le privé, il pourrait venir freiner durablement l’activité économique, notamment dans le cadre de la remontée des taux évoquée précédemment. Cela alors même que l’endettement public génère des pressions fiscales importantes.

Les perspectives structurelles de l’économie française plaident pour une réflexion d’ampleur sur les facteurs de la croissance. Ne pas le faire limiterait cette dernière, au risque de la voir rester atone, loin derrière les autres économies européennes.  Au vu des enjeux pour le modèle français et des opportunités d’action à court-moyen terme, cette réflexion et les réformes qui en découlent, doivent bénéficier d’un débat éclairé.

Article rédigé par Adrien Tenne, BSI Economics

*Ce scénario est comparable à celui des organisations internationales, et notamment à celui de la Commission européenne. Il est proche de ceux du FMI et de l’OCDE, qui estiment cependant que l’écart de production est plus creusé en 2016.