Très tôt, Laurence Ligier a souhaité donné un sens à sa vie en répondant à la souffrance des plus démunis. A 20 ans, elle effectue sa première mission humanitaire aux Philippines. En 1997, elle crée l’association CAMELEON afin de venir en aide aux petites et jeunes filles victimes de violences sexuelles, vulnérables et souvent laissées pour compte. 27 ans plus tard, Laurence, entrepreneure au service de l’humanitaire, est très fière de cette belle famille CAMELEON avec plus de 400 enfants ! En France, elle est décorée du Prix de Civisme et de Dévouement par le président de la République, nommée chevalier de l’ordre national de la Légion d’honneur et chevalier de l’ordre national du Mérite.

 


Quel a été le déclencheur pour fonder l’association CAMELEON ?

Laurence Ligier : Après plusieurs missions aux Philippines dont une d’un an au cœur d’un bidonville d’Iloilo (région des Visayas, île de Panay), j’ai été confrontée à la violence du quotidien des enfants des rues. Face au constat de la situation locale et à la suite d’une demande des Philippins avec qui j’avais travaillé, j’ai créé l’association CAMELEON en 1997 afin de venir en aide aux petites et jeunes filles victimes de violences sexuelles. Dans un monde où ces violences sont insidieuses, banalisées, taboues et rarement punies, nourries par la culture du silence liée à l’ignorance, la peur, la honte ou le déni, il était urgent d’agir.

L’élément déclencheur ? La rencontre avec Cute, une petite fille de deux ans livrée à elle-même, dans la rue. Le destin a fait que nos chemins se sont croisés et face à la détresse de sa maman, je lui ai alors fait la promesse de lui venir en aide, de la soigner, de l’éduquer pour lui offrir les clés d’un plus bel avenir. Le rêve fou de pouvoir changer les choses, de « donner des couleurs à sa vie ». Et la magie a opéré… 

J’ai fait construire une première Maison d’Accueil aux Philippines en octobre 1998. Cute a été la première bénéficiaire à l’intégrer. Pionnière, elle a aujourd’hui 26 ans. C’est une jeune femme indépendante et épanouie qui se sent « tel un oiseau qui peut maintenant chanter fort et s’envoler vers ses rêves ».

 

Laurence Ligier  Association CAMELEON -  entrepreneure au service de l’humanitaire
Maison d’Accueil aux Philippines – CAMELEON

 

D’où vient le nom CAMELEON ?

Laurence Ligier : Le caméléon représente la puissance de la transformation. Les jeunes filles accueillies s’adaptent à un nouvel environnement en changeant de vie, et ce pour le meilleur. En passant d’un milieu hostile à un cadre de vie bienveillant et sécurisé, les enfants se transforment au fil des années. Comme le caméléon multicolore, les enfants avancent lentement mais sûrement, en hésitant et en basculant parfois, mais sans jamais tomber.

Nous construisons des lieux protégés et dédiés aux victimes pour les aider à dépasser leur traumatisme et en faire une force pour se reconstruire. Nous leur offrons le cocon nécessaire pour préparer leur métamorphose. Nous visons aussi la transformation des esprits et des comportements : nous travaillons pour faire évoluer la société et changer les mentalités dans le but de protéger l’Enfance. Les enfants sont au cœur de l’action : le changement se fait par eux, pour eux et autour d’eux.

 

Laurence Ligier  Association CAMELEON entrepreneure au service de l’humanitaire
DONNONS DES COULEURS À LEURS VIES

 

Quels ont été vos défis pour entreprendre et monter ce projet ?

Laurence Ligier : J’ai d’abord décidé de vivre dans une famille au sein d’une communauté rurale, puis au cœur d’un bidonville pendant un an, dans les mêmes conditions de vie précaires que les bénéficiaires de CAMELEON. J’ai appris plusieurs dialectes philippins. C’était pour moi une condition préalable pour pouvoir comprendre et par la suite entreprendre. Les défis ont été nombreux au cours de ces 26 dernières années (ma première mission date de 1992) : quitter ma famille et mes amis pour vivre au bout du monde, faire connaître mon projet, asseoir ma crédibilité, obtenir le soutien des autorités locales et de financeurs, affronter les rivalités et jalousies, faire face aux menaces et aux agressions physiques, à la diffamation. Relever le défi, c’était également lever chaque année suffisamment de fonds pour perdurer, les gérer efficacement, recruter et fidéliser des équipes, rallier le plus grand nombre à la cause, défendre les valeurs de l’association et garder le cap sans jamais baisser les bras, s’adapter au monde et aux crises, avoir assez d’énergie pour tenir dans la durée et développer l’association sereinement, enfin aider toujours plus d’enfants, déléguer, préparer l’avenir et passer le relais.

Après avoir vécu et travaillé sur le terrain pendant plus de dix ans, je suis aujourd’hui à la tête de CAMELEON France à Paris mais je partage mon temps entre les différentes antennes de l’association en France, en Suisse et au Luxembourg. Je continue d’effectuer régulièrement des missions aux Philippines pour assurer le développement et la pérennité́ des programmes. Tout comme moi et les enfants qui ont croisé ma route, CAMELEON a grandi. Il faut des années pour les aider à se reconstruire, à s’épanouir et faire de leurs blessures une force. 5 ans, 10 ans, peut-être plus. C’est un parcours long et semé d’embûches, mais à l’arrivée leur sourire est la plus belle des récompenses. Alors je continue !

Il y a vingt ans, j’étais seule à prendre la main de Cute. Aujourd’hui, je suis entourée de 45 salariés pour venir en aide chaque année à 2600 enfants et parents. CAMELEON est une grande famille, mais les petites Cute sont tellement nombreuses que j’ai besoin du soutien de tous pour les accompagner sur la voie de la résilience et leur offrir un bel avenir. Je me suis donné comme objectif 2019 d’élargir nos actions de sensibilisation et de prévention en France, où les violences sexuelles et l’inceste sont des fléaux tout aussi tabous !

 

Qui vous a le plus soutenue ?

Laurence Ligier : Ma famille et mes amis m’ont très vite soutenue et ont été présents et même actifs tout au long de cette belle aventure. Je les en remercie. Leur soutien a été décisif pour moi, notamment celui de ma mère (présidente de l’association pendant 10 ans) et de ma grand-mère aujourd’hui décédée (ma plus fervente supportrice !)

J’ai également croisé la route de deux mentors : Sœur Emmanuelle en France et le Père Tritz aux Philippines, dont les actions respectives au profit des enfants ont été des exemples pour moi et dont les personnalités ont marqué à jamais ma vie. Leurs mots, leurs conseils, leur énergie positive et battante m’ont ouvert la route.

Après, j’ai fait des rencontres décisives avec des grands chefs d’entreprise, hommes et femmes, qui ont certes financé mes projets mais qui m’ont aussi guidée avec bienveillance et professionnalisme. C’est toujours le cas d’ailleurs, je me nourris de ces échanges pour apprendre et grandir. Peu importe les milieux sociaux et/ou professionnels d’où l’on vient, l’important c’est l’échange et la parole du cœur. Nous partageons des valeurs communes et l’envie d’agir de façon efficace pour le bénéfice du plus grand nombre, avec engagement et passion du « métier ». Je suis une entrepreneure au service de l’humanitaire.

 

Pouvez-vous nous raconter un de vos plus beaux souvenirs ?

Laurence Ligier Lorsqu’une de nos jeunes filles qui, à 15 ans, n’avait ni identité, ni famille et un lourd passé de maltraitance physique et sexuelle, m’a un jour serré la main en me disant : « Tout le monde ici pense que je suis folle (elle avait des hallucinations auditives et visuelles), mais tu sais Tita Lolo (le surnom que les filles me donnent), ce n’est pas vrai et un jour tu seras fière de moi ! J’irai au bout de mes études et je travaillerai pour être libre et indépendante ! Marché conclu ? » Je lui ai serré la main car je sentais que c’était un défi qu’elle se lançait et un deal qu’elle faisait avec moi. Je l’ai assurée de ma pleine confiance et elle a fait ce qu’elle a dit : elle a brillamment terminé ses études universitaires ; à force de persévérance, elle a retrouvé sa famille, et elle est à présent sage-femme à Hong-Kong. Le symbole de mettre des enfants au monde lorsque l’on a été soi-même abandonnée est extrêmement fort et me touche profondément. Je suis fière et heureuse de sa réussite. Jocelyn est un modèle pour les autres.

 

Qu’est-ce qui a permis à l’association de durer et de réussir ?

Laurence Ligier : Mon « bébé » CAMELEON a bien grandi, il a passé une adolescence tumultueuse mais atteint l’âge adulte avec sérénité. Nous fêtons ses 20 ans et je suis fière de sa réussite ! En tant que fondatrice, ce qui me rend la plus heureuse c’est de voir des anciens bénéficiaires prendre maintenant le relais, s’approprier le projet et défendre les valeurs et les couleurs de CAMELEON avec conviction et passion.

CAMELEON a pu s’établir et durer sans doute grâce à ma détermination et le fruit de mon travail et celui des équipes, motivées et compétentes, mais aussi grâce à la confiance des mécènes, des parrains/marraines et l’implication des bénévoles. C’est tous ensemble que nous avons pu développer ce beau projet et c’est avec nos forces et nos faiblesses, mais soudés, que nous vivons l’aventure.

 

Vous avez publié un livre, « Princesses des rues ». Quels sont les principaux messages que vous voulez partager ?

Laurence Ligier : Dans la vie, il faut aller au bout de ses projets et de ses rêves, avec détermination et sans jamais baisser les bras, malgré les difficultés ou les déceptions.

Il faut être humble face à l’autre et apprendre de l’échange pour grandir ensemble. On s’enrichit l’un de l’autre dans l’écoute et dans l’action. Pour ma part, les enfants m’ont tout appris.

Avec rien au départ, peu importe d’où l’on vient et qui l’on est, on peut tout faire et même faire « grand » si l’on croit en soi et si l’on fait confiance à l’autre.

Enfin, tout ne tombe pas du ciel : les plus belles réussites sont souvent le fruit du travail et de l’effort. Mais cela en vaut toujours le coup !

 

Princesses des rues de Laurence Ligier

En 2007, Laurence Ligier a publié un livre autobiographique, “Princesses des Rues”, aux Éditions Tchou.

À ceux qui lui demandent « Votre action n’est-elle pas une goutte d’eau dans l’océan ? », elle n’hésite pas à répondre

« Est-ce que la vie d’un enfant est une goutte d’eau ? »  

 

 

Quelle est l’énergie qui vous porte le plus ? 

Celle de la Nature, des animaux et des rires d’enfants… et si les trois sont réunis comme dans les maisons d’accueil de CAMELEON à Passi aux Philippines, alors c’est le bonheur à l’état pur pour tous ceux qui vivent ensemble et partagent cette énergie positive et communicative. Welcome to our Home !

 

Propos recueillis par Dominique Barreau

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