Intimidation, manipulation, agression sexuelle, viol. Les accusations pleuvent contre le producteur Harvey Weinstein. Cara Delevigne, Asia Argento, Emma de Caunes, Léa Seydoux… Toutes dénoncent un prédateur sexuel dont le comportement était apparemment connu du tout Hollywood. L’affaire prend également une tournure politique : le producteur est un généreux donateur du parti démocrate. 

« Tout le monde savait. » C’est probablement la phrase qui revient le plus souvent ces derniers jours quand on parle de l’affaire Harvey Weinstein, du nom de ce producteur américain accusé de harcèlement, d’agression sexuelle et de viol par de très nombreuses actrices.


Jeudi dernier, une enquête du New York Times a révélé l’existence de huit accords amiables passés pour étouffer des accusations de harcèlement sexuel. La chape d’immunité levée, les victimes ont enfin pu témoigner. Dans le New Yorker d’abord, puis dans le reste des médias, Asia Argento, Léa Seydoux, Cara Delavigne, Angelina Jolie… La liste des victimes de Weinstein est longue. Interminable.  Et les témoignages rapportent des faits plus sordides les uns que les autres. Asia Argento et deux autres femmes parlent de viol, Emma de Caunes raconte que le producteur s’est présenté nu devant elle, Léa Seydoux qu’il lui a sauté dessus… Mais voilà, à mesure que les accusations tombent, une petite phrase fait son apparition : « tout le monde savait. »

Omerta

« Tout le monde savait. » Cette phrase, lancée comme une évidence, rappelle une autre affaire, française cette fois-ci, qui après l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn avait provoqué le même genre de réaction : un petit sourire mi-figue mi-raisin, entre gêne et connivence. Connivence car savoir rime avec pouvoir et qu’ainsi, la personne (l’homme bien souvent) qui dit savoir se place dans le petit cercle des importants. Gêne, parce que le sujet est extrêmement grave, et peut-être – peut-être – parce que ces personnes qui savaient se disent qu’elles auraient dû parler ? 
Nous n’accuserons jamais ici les victimes de n’avoir rien dit. Jamais. Gwyneth Paltrow raconte aujourd’hui : « j’étais jeune, j’avais un contrat, j’étais pétrifiée ». Elle répond ainsi à la question que certains seraient tentés (odieusement) de se poser : pourquoi n’ont-elles rien dit ? Voilà pourquoi : la peur, la relation de subordination, le dégoût, la honte… Mais alors pourquoi les autres, tous les autres qui savaient, n’ont-ils rien dit ?

Car dans le monde du cinéma, le nom de Harvey Weinstein était jusqu’à présent synonyme de succès assuré. Le fondateur des studios Miramax puis Weinstein Company, a produit des films tels que Pulp Fiction, Gangs of New York, The Artist, Shakespeare in love ou encore Le patient anglais. Et ceci explique peut-être cela : cet homme dont la fortune est estimée à 150 millions de dollars avait la capacité de faire ou défaire une carrière. Qui prendrait donc le risque, dans un monde aussi concurrentiel que le cinéma, de critiquer, de dénoncer le puissant ?

« Tout le monde a ri »

Dimanche, Harvey Weinstein a été évincé du conseil d’administration de la société de production qu’il a cofondé. Mardi, sa femme Georgina Chapman annonçait qu’elle le quittait.

L’affaire prend désormais une tournure politique. Depuis 1990, Harvey Weinstein aurait donné de sa poche 1,4 million de dollars au Parti Démocrate et à ses candidats, Barack Obama et Hilary Cinton notamment. Si le fils de l’actuel président américain a critiqué Hillary Clinton pour avoir « mis cinq jours avant de réagir », Donald Trump a de son côté été peu bavard. Le Président a indiqué connaître Harvey Weinstein et ne pas être surpris par les révélations. Hillary Clinton vient d’annoncer qu’elle rendrait l’argent versé par son encombrant donateur.

Le Monde rapporte les propos d’éditorialistes américains qui dénoncent une culture de la complicité : pour la journaliste Renée Graham, dans le Boston Globe : « Il est le produit d’un système misogyne profondément enraciné dans la société, qui traite les femmes comme le butin que leur offre le succès, et celles qui se plaignent comme des fauteuses de troubles », conclut-elle. « La chute de Weinstein finira par se dissiper et il y aura toujours des magnats du cinéma, des enseignants, des avocats, des plombiers et des policiers pour dépasser les limites et interpréter notre inaction comme une permission. »

Comme le rappelle Le Temps, à deux reprises des personnalités ont osé en parler publiquement : Tina Fey dans un épisode de 30 Rock (« je ne crains personne dans le show-business. J’ai refusé de coucher avec Harvey Weinstein au moins à trois reprises ») et Seth MacFarlane lors de la cérémonie des Oscars en 2013 (« Félicitations à vous cinq Mesdames, vous n’avez plus besoin de faire semblant d’être attirées par Harvey Weinstein »). Et Le Temps conclut : « tout le monde a ri. »  

Tout le monde savait, donc. Comme si c’était « normal » qu’un homme riche et puissant attaque une femme. Comme si la femme, en plus d’avoir été victime, devait aussi se cacher.

Tout est désormais dans les mains de la police de New York qui vient d’ouvrir une enquête